//Critique – La nuit où Gaudreault s’est réveillé

Critique – La nuit où Gaudreault s’est réveillé

Aline Apostolska
Critique – La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé de Michel Marc Bouchard. Au TNM jusqu’au 8 juin, 20h.

Comment enterrer sa mère ?

Comment devient-ton thanatologue, autrement dit embaumeur ? Comment, c’est-à-dire pourquoi ? Qu’est-ce qui fait qu’un vivant choisit pour métier de s’enfermer avec des morts pour leur rendre une ultime dignité de vivant, un dernier reste d’apparence humaine ? On ne peut s’empêcher de se poser la question lorsque dans la vraie vie on rencontre une personne qui exerce ce métier. En créant, dans sa dernière pièce, une héroïne thanatologue, Michel Marc Bouchard pose la question et suggère une réponse, la sienne en tout cas.

Thanatologue. De Thanatos, dieu des morts des anciens Grecs, et logos, discours, science en grec ancien. La thanatologie renvoie donc à la science de la mort et le thanatologue est celui qui sait. Qui sait la mort. Mais comment un vivant « saurait »-il la mort ? C’est un non-sens, à moins que. À moins qu’il ne l’ait déjà connue, de son vivant. Il arrive que l’on vive la mort de son vivant. Plusieurs fois même, mais il y en a toujours une, un jour, plus mortelle que les autres. Dans la vie de Mireille Larouche, l’héroïne de la pièce, ce jour fut une nuit. La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé.

Ça s’est passé à Alma, au bord du Lac Saint-Jean, il y a quelque trente ans. Elle avait douze ans alors et, ado insomniaque, avait la curiosité d’illuminer ses nuits blanches d’incursions dans l’envers du décor des autres. Ses voisins. Entrer en secret, en pleine obscurité, chez quelqu’un, dans sa chambre à coucher en l’occurrence, c’est rentrer dans l’obscurité de ce quelqu’un, derrière ses apparences et ses secrets. Et si nous sommes d’abord ce que nous cachons, pour citer Lacan, la petite Mireille Larouche, elle, passait ses nuits chez les voisins endormis, au cœur du territoire des vérités, c’est-à-dire le territoire des secrets, des tromperies, des faux-semblants, des laideurs, mais aussi des passions magnifiques, voire coupables. Cette enfant sait donc tout. Elle est éveillée. Elle voit tout ce que tous, dans ce milieu éloigné et confiné, passent leur quotidien à dissimuler.

Et si ce territoire spécifique est celui du personnage de Mireille Larouche, il est bien sûr avant tout celui de l’auteur, Michel Marc Bouchard, qui depuis trente ans, en vingt-cinq pièces traduites et jouées sur de très nombreuses scènes mondiales, poursuit sa spéléologie des conventions et des mensonges en serre chaude, sa dénonciation de la bien-pensance, des leurres, des cachoteries mais aussi des peurs qui tuent sous les jokes et les rires, notamment le rejet et pire, la volonté d’ignorer l’homosexualité à tout prix, au prix d’infliger la mort à tous les transgresseurs, ou présumés tels.

Voici alors la petite Mireille Larouche, une nuit, dans la chambre d’un jeune homme nommé Laurier Gaudreault, beau et endormi, « le bel endormi », si puissamment érotique dans son abandon nocturne qu’assise en secret sur son lit, elle en découvre le désir sexuel et même l’onanisme. Et puis quelqu’un siffle depuis le jardin. Et puis, le petit chien de Laurier Gaudreault aboie, et Laurier se réveille.

Ce qui s’ensuit ne vous sera pas révélé ici car ce serait bien sûr casser le magnifique mécanisme de ce texte très fort, construit comme un thriller psychologique, et remarquablement mis en scène par Serge Denoncourt, récurrent complice de l’écriture unique de Michel Marc Bouchard. Disons seulement, pour résumer l’indicible, que cette nuit où Laurier Gaudreault a ouvert les yeux, c’est la jeune Mireille qui a d’un coup ouvert les siens. Elle a vu l’invisible. Elle a connu l’indicible, l’impensable, cela que seul le corps dit puis que l’esprit bâillonne. Elle sait. Elle est passée de l’autre côté du sommeil, de l’autre côté des ténèbres, en plein territoire de Thanatos avec, telle une Eurydice improbable, l’opportunité de sortir de là en plein jour, dire la vérité en plein jour, au su et au vu de tous. Et en particulier au su et au vu de son frère aîné, Julien, puis de ses autres frères, Denis et Eliot, celui-ci né plus tard, mais surtout, surtout, au su et au vu de leur mère.

Crédit : Yves Renaud

Mais voilà, le drame est là. Telle Eurydice finalement, trahie elle aussi, Mireille aura vu les Enfers mais n’en reviendra jamais. Elle est sommée par son frère de ne pas dire, ne pas révéler ce qu’elle a vu cette nuit où, dans la chambre de Laurier Gaudreault, elle s’est réveillée. Renvoyée au pays de Thanatos, elle est sommée de garder silence et mystifications, d’embaumer sa connaissance de l’envers du décor. Elle qui porte ces ténèbres est contrainte à l’exil, à partir sans se retourner sur cette fameuse nuit illuminatrice qui, par la force des fausses vertus et des préjugés, a été transmuée en mort synonyme de perpétuation du silence. Les exilés, souvent, sont ceux qui dans leur fuite emportent le secret avec eux, tel Prométhée parti avec le secret du feu. On n’emporte pas impunément le feu, on doit en payer le prix. Ainsi, la nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est la nuit où Mireille Larouche, à cause de son frère Julien, est devenue thanatologue, à douze ans.

Ceux qui restent, eux, vivent le secret au quotidien. Ils en meurent à petit feu, à coups de faux-semblants. Cela fait des sociétés de dupes et de duperies, et Michel Marc Bouchard de dénoncer là avec force, encore une fois, une société tricotée serrée de conventions et de matérialisme primaire. Une société d’anecdotes et de bien-pensance superficielles incarnée dans la pièce par la belle-sœur de Mireille, l’épouse de Julien dont la force est de « savoir passer à travers ça comme du reste », en passe-muraille de ce qui sinon pourrait peut-être être fatal à la famille, et à la collectivité toute entière. La critique sociétale que fait là l’auteur est sans merci.

Oui mais voilà. La mère, à qui Mireille n’a rien dit, à qui Julien a menti toute sa vie, la mère qui n’a jamais vu, a fini par savoir, par voir, au moment de sa mort, avant de sombrer à son tour dans les ténèbres de Thanatos. Même en portant les mains sur ses yeux, la mère n’a pas pu échapper à la vérité de son vivant. Elle n’est pas morte aveugle, ni épargnée. Elle est morte dans un ultime face à face avec l’effroi. Alors sa fille, Mireille, exilée aux États-Unis depuis trente ans et devenue une thanatologue mondialement reconnue, une experte des morts marqués par les outrages de leur vie, revient à Alma. Elle veut embaumer sa mère, personne, revendique-t-elle, ne l’en empêchera. Elle veut lui rendre de la beauté, de la douceur, et une belle robe d’éternité, précieuse et sombre comme une nuit étoilée. Souhaite-t-elle aussi payer sa dette ? La dette du secret, de la falsification ?

Car comment enterrer sa mère sans avoir payer ses dettes à cet être qui par définition, détient le secret de notre vie ?

Avant de mourir, la mère, dont le cadavre nu habite la scène tout au long de la pièce, a su que son fils aîné avait menti toute sa vie, que sa fille avait été complice de ce trucage, elle a su qu’elle vivait dans une société d’hypocrisies et alors, elle a décidé de réhabiliter Laurier Gaudreault, celui que toute sa vie elle avait pris pour le bourreau et qui finalement n’était peut-être qu’une victime. Qui est victime, qui est bourreau ? Et si Mireille est revenue pour payer sa dette, dont elle seule au final se sent redevable, sait-elle si sa mère, si elle avait su, aurait préféré être du côté de la vérité libératrice ou si elle n’aurait pas, elle aussi, maintenu la chape de plomb des feintes assassines ? Pas de réponse. Les morts ne répondent pas.

La puissance fulgurante du texte, l’efficace et sobre mise en scène en trois actes, et l’interprétation magnifique et magnétisante des comédiens – une éblouissante distribution formée par Julie Le Breton, pour la première fois dans une œuvre de Michel Marc Bouchard, Patrick Hivon, Éric Bruneau, Magalie Lépine-Blondeau, Mathieu Richard et Kim Despatis -, qui interprètent cette cacophonie familiale et sociétale sans aucune fausse note mais au contraire, avec une justesse de ton subtile et complémentaire, font de cette pièce un must à voir.

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, de Michel Marc Bouchard, mise en scène par Serge Denoncourt, au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 8 juin, 20h. https://www.tnm.qc.ca/. Photo principale.  Crédit : Yves Renaud

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com

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