//Œdipe toujours Roi

Œdipe toujours Roi

Aline Apostolska

Dans Sang de Lars Norén, Brigitte Haentjens offre une mise en scène époustouflante portée par la puissance et l’audace de Christine Beaulieu, Sébastien Ricard, Émile Schneider et Alice Pascual.

Héro majeur de la mythologie grecque, Œdipe, le roi Labdacide parricide et incestueux, règne depuis plus de 2000 ans sur nos inconscients occidentaux, individuel et collectif. Basée sur ce mythe et écrite par Sophocle vers 425 av. JC, Œdipe roi est l’une des plus célèbres tragédies grecques, qui a inspiré nombre d’autres pièces et de films contemporains, et fondé l’une des bases de la psychanalyse freudienne.

Dans Sang, le célèbre écrivain et dramaturge suédois Lars Norén en donne une version personnelle, dans un huis clos à la fois intimiste et universel, familial et sociétal, tissé d’amour et de haine, d’irrépressible désir et d’absolue violence, de colères et de larmes, de peine et de vengeance, de ce mélange tout à la fois nourricier et toxique, enchanteur et vénéneux qui constitue l’immuable de l’humain.

Ainsi les héros de la pièce, Éric et Rosa, anciens socialistes chiliens torturés dans leur pays et réfugiés à Paris où ils sont respectivement devenus psychanalyste et reporter et écrivaine, sont-ils unis par un effroi : celui d’avoir perdu leur fils Pablo, jamais revu depuis qu’ils ont été arrêtés par la milice de Pinochet puis ont dû s’exiler du Chili. Pablo a été adopté par une bonne famille américaine mais ils ne savent rien de plus, leurs recherches sont restées vaines, ils n’ont guère de chance de le retrouver, pourtant ce qui les maintient en vie, et ensemble, malgré tout, c’est précisément cette horreur, cette perte et la violence indicible qui la fonde. La vérité, c’est que ce qui les unit, c’est le désir, encore ce foutu désir, fait de tellement de nuances claires-obscures (beaucoup plus que 50 nuances) sublimes ou nauséabondes. Désir de vérité, désir de partage, désir de transcendance, désir de sublimation et sans doute d’aider autrui à partir de leur expérience, désir de faire œuvre. Désir ne pas perdre tout à fait le repère de leurs origines, fut-il corrosif.

On sait cela. On préfère souvent rester attaché au pire plutôt que de renoncer totalement au lien. Ça, c’est justement le domaine de la psychanalyse mais aussi, d’un autre angle de vue et avec un autre but, celui de la création artistique, de la littérature notamment. Ainsi, transposé en pièce de théâtre, en romans, en films, le mythe d’Œdipe est devenu une célèbre antonomase, une allégorie.

Éric et Rosa, Sébastien Ricard et Christine Beaulieu, couple maudit mais par qui ?

Ce désir mortifère

Dans la pièce de Norén, ce à quoi Éric et Rosa ne veulent pas renoncer, ce qui les maintient en vie aussi, c’est la quête de leur fils perdu. Perdu et blessé au pied, leur fils abandonné et adopté. Pas abandonné de leur plein gré mais abandonné pareil, à cause de la dictature chilienne qui comme toutes les dictatures, et notamment sud-américaines, a kidnappé les enfants, leur coupant les pieds, les racines, et annihilé les pères. Dans une dictature est admis un seul père, Dieu le père de la nation. Les autres petits pères doivent s’y soumettre, la queue entre les jambes. Dans le texte de Norén, Pablo, blessé au pied tout comme Œdipe, abandonné à la naissance tout comme Œdipe dont le nom Oidipous signifie pieds enflés, s’exile à Paris comme Éric et Rosa, et y poursuit des études de médecine. Il veut soigner, Pablo, autopsier et guérir le nauséabond, l’impensable et l’innommable, si tant est que ce genre de choses fut possible. Non. Pas possible. Ils se retrouveront tous les trois, Éric, Rosa, Pablo, dans une ultime fusion de désir puissant, trouble, mortifère, forcément mortifère.

Les dieux ont décidé que quelqu’un doit mourir pour que quelqu’un vive, n’est-ce pas le postulat de la tragédie grecque ? Les dieux décident toujours de nos vies, ne nous y trompons pas, les appelions-nous autrement, politique, médias, argent, pouvoir, égo et désirs, et l’on revient au point de départ. Sur l’animal humain règnent toujours l’animalité, la violence, la libido surpuissante. Les interdits, interdits parce que surpuissants. L’inceste par exemple, la règle dans le règne animal, contre la tentation duquel on érige le bouclier humain de la Loi. De même que le parricide et le matricide.

Tout est dans le mythe originel, les pièces de Sophocle, les figures allégoriques d’Œdipe, de Jocaste, d’Antigone aussi ne l’oublions pas, la théorie de Freud, le film de PasoliniLars Norén, lui, donne une vision et une dimension plus universelle et contemporaine, et un parti pris politique engagé. Œdipe est toujours roi, mais pas de Thèbes. Roi du monde. Dans son texte fort et perturbant, Norén fait de ces personnages des marionnettes, mais de quoi, et d’Éric et Rosa un couple maudit, mais par qui ? Pablo finit dans un hôpital psychiatrique, mais est-ce lui qui es fou, ou bien notre société avide de faire de cette terrifiante histoire un bon film, voire une bonne série Netflix ?

Une pièce mémorable

Pas étonnant que Brigitte Haentjens se soit intéressée à cette pièce de Norén qu’elle avait déjà mis en scène. Directrice artistique de la compagnie Sibyllines qu’elle a fondée, et du Théâtre français du Centre national des Arts, en 40 ans de carrière, Brigitte Haentjens a mis en scène plus de 50 productions et reçu de nombreuses distinctions.Elle aime les pièces qui font sortir des zones de confort, autant par l’écriture que par la mise en scène. Et justement ici, l’originalité de sa mise en scène et sa direction des immenses comédiens qu’elle a choisi, font de Sang une pièce à l’impact déterminant, dont on sort organiquement, émotivement et intellectuellement perturbé. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les acteurs Christine Beaulieu, Sébastien Ricard, Émile Schneider et Alice Pascual ne s’économisent pas. Le résultat est fascinant.

Pour toutes les raisons évoquées plus haut, aucun spectateur ne peut rester étranger aux thèmes abordés, ni à la réflexion qui s’en suit. Mais c’est l’engagement sensitif et charnel des comédiens, leur incarnation puissante, la grande proximité physique que l’original choix scénographique produit avec le spectateur, qui en font une pièce mémorable.

Sang, de Lars Norén, mise en scène Brigitte Haentjens, à l’Usine C jusqu’au 18 février 2020. www.usine-c.com

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com

Partagez par courriel