A tempera : L’œuvre au blanc

Peintre professionnelle depuis des décennies, à Nice, en France, puis ici, à Montréal depuis 2009, Fabienne Roques a plus d’un tour dans ses pinceaux. Son univers pictural, à la fois symbolique, métaphysique et métaphorique, coloré, sensible et sensuel, elle l’exprime grâce à sa grande maîtrise de techniques multiples développées et réinventées au fil du temps et de son évolution artistique. Elle n’a pas attendu d’être mariée avec un libraire pour lire beaucoup, et pour écrire également.

Mais voici qu’elle franchit une nouvelle limite dans son grand œuvre personnel, en signant une performance pluridisciplinaire qui combine écriture, interprétation théâtrale et exécution en direct d’un portrait féminin archétypal selon la technique ancestrale a tempera. Le tout dans une chambre blanche, toute blanche, l’espace de son atelier retapissé pour l’occasion de toile immaculée froissée et liée qui n’est pas sans rappeler directement les célèbres emballages de Christo.

Dans cet athanor irradiant de blancheur, devant seulement dix spectateurs assis en cercle serré à moins de deux mètres d’elle, elle se livre durant une petite heure à un grand rituel de purification de sa lignée matrilinéaire. En alchimie, l’œuvre au noir (clin d’œuvre à Yourcenar…) consiste à plonger dans les ténèbres pour brûler les pourritures et ainsi transmuter le plomb en or. L’œuvre au blanc, à l’inverse, renvoie à un désir de lavage, de nettoyage des origines pour faire table rase et écrire, peut-être, une nouvelle page vierge de sa lignée.

Ainsi, sur un air de jazz associé immanquablement à la tradition afro-américaine, elle raconte. Elle danse, yeux bandés, comme mue par des forces intérieures puis reprend prise sur son destin écrit par d’autres, pour le raconter, donc le réinterpréter, donc le réécrire, par elle-même. Écrire, c’est se réécrire, ça l’est toujours et peut-être peindre est-il également se repeindre, se repositionner dans l’espace de la vie, entre hier et demain.

Qui dit purification dit aveu et qui dit aveu dit faute. Quelle faute ? Celle qui entache la lignée matrilinéaire de Fabienne Roques depuis que sa grand-mère maternelle, en 1944, en Algérie française où elle vit dans la communauté privilégiée des femmes d’officiers français partis à la guerre, dans sa superbe villa perchée en haut d’un escalier qui surplombe la Méditerranée au bleu inoubliable, flanquée de son homme à tout faire algérien chargé de la protéger, tandis que ses domestiques s’occupent de sa petite fille de deux ans (la mère de Fabienne Roques) autant que du jardin et de la vie quotidienne, sa grand-mère se prend de passion pour un jeune soldat américain, superbe métis aux yeux verts qui lui ouvre momentanément les portes du paradis sexuel en même temps que celles de l’enfer de l’opprobre social. Les deux allant toujours de pair pour ce type de femmes qui, depuis la préhistoire, n’existent que par le fait d’être validée comme fille de leur père, mère de leur fils, sœur de leur frère et épouse de leur mari. Le désir c’est la vie, et c’est aussi la liberté. Mais il ne s’agit pas pour Anne (la grand-mère de Fabienne Roques) de vivre de liberté et d’eau fraîche. Tuer ce désir c’est tuer cet amant, sous les yeux mêmes de sa fille Marie (la mère de Fabienne Roques).

On ne racontera pas tout ici, mais Anne sera acquittée. Tous savent et tous se taisent, depuis des générations. Le secret se referme comme une chape de plomb, un plomb plombant, oui, qui ne se transforme pas en or, non. Il se transmet plutôt, en transmission de violence, d’opprobre et de recherche de respectabilité dans les futures générations féminines. Fabienne Roques a des filles et une petite-fille. Un jour, elle a décidé de prendre son stylo et d’écrire, puis de prendre ses pinceaux et de peindre, a tempera avec le jaune d’œuf et les pigments, puis de dire le texte, et même de l’interpréter. Les artistes vivent généralement mal avec le silence. Fabienne Roques ouvre l’athanor, pour ses filles et petite-fille, et pour nous toutes et tous au fond.

Cette œuvre au blanc de Fabienne Roques, remarquablement mise en scène et interprétée, nous renvoie à nos propres mémoires secrètes et à nos propres désirs de transmutation, de libération.

Car, allez savoir, combien de cadavres tapissent les murs de nos silences ?…

A tempera  de Fabienne Roques. Jusqu’au 30 septembre à L’Atelier-Librairie, 2319, rue Bélanger. Montréal. H2G 1C9.  Tél : 514 – 736 0999 (Places limitées, réservation requise. Dates ultérieurs à déterminer)

Sur le Web : https://leblogdefabienneroques.com/

Crédit photo : Aline Apostolska

JGALe Pluvier

Aline Apostolska

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com