//Sage Mouffe

Sage Mouffe

Marie Desjardins
Il fallait bien que ça finisse par se faire, une bio de Mouffe. C’est une très bonne nouvelle, d’autant plus que Carmel Dumas a signé ce récit avec la complicité de son sujet…

Qu’on en sache un peu plus sur l’immense participation de cette femme aux événements culturels québécois relevait presque du domaine de l’obligation, sinon du devoir de mémoire, car il faut justement s’en souvenir : Mouffe a été la fée de cinquante ans de happenings, de chansons, de spectacles, de filmsmais surtout la fée d’une célébrité, qu’elle a façonnée. Bien sûr, on ne la dissociera jamais de Robert Charlebois.

Toutes proportions gardées, on pourrait rapprocher cette contribution essentielle à la carrière du chanteur à celle de Mileva Einstein à la théorie de la relativité. En effet, avant qu’une première biographie ne soit consacrée à la première femme d’Albert, la plupart des gens ignoraient que cette physicienne mathématicienne avait été la clef du succès de ce scientifique, un génie qui, bizarrements’embourbait dans les chiffres… Sans Mouffe, y aurait-il eu un Charlebois en ce monde? On peut en douter, malgré le talent de cet artiste d’avant-garde, dont l’avant-garde carburait à fond la caisse à celle de la petite-fille de Victor Barbeau, un très grand oublié, celui-là, en dépit du fait qu’il fut, en son temps, une véritable star. Il faut croire que le naturel, la spontanéité, la sincérité, la simplicité – toutes ces qualités que possède Mouffe – soient garants de succès.

L’affaire Charlebois a été si importante dans la vie de Claudine Monfette, dite Mouffe, que Carol Dumas lui consacre les trois quarts de son bouquin. C’est vrai qu’il est difficile de se remettre d’une telle relation, sorte de geyser aussi brûlant que glacial, surtout au moment de la fracassante rupture… Une fin pas très édifiante, mais il n’est pas question de juger, comme on le comprend en lisant ces pages qui ont le mérite de remettre les pendules à l’heure avant la dernière heureAinsi on découvre Mouffe, d’une part par la relation lisse et convenue des faits de son existence – ça et là, en quelques mots, des évocations de sa profondeur, des aperçus de sa douleur – et, d’autre part, par des extraits de son journal intime. Mouffe avait des parents ouverts, elle vivait à Outremont, elle avait deux frères et une sœur, le foyer était justement un foyer de création, d’accueil de talents en devenir. Mouffe avait une personnalité qui n’appartenait qu’à elle, campée, solide, libre et à la fois adorablement discrète; une fille franchement bonne comme le pain, loyale et droite. Avec ça un look parfaitement in, la Twiggy d’ici, la Jane Birkin d’un autre. Elle n’était pas soumise, mais dévouée – dévouée à la cause du talent. Elle écrivait. Certains de ses textes sont devenus des hits quasi planétaires. « Ordinaire », évidemment. Quelle sublime carte de visite.

Quant à ses idées, elles ont souvent été le bouillon à l’origine de la plus savoureuse des soupes populaires, mais aussi de projets d’envergure absolument exceptionnels. On pense à Magie rose, avec Diane Dufresne. Quelles pétroleuses. Quand on sait ce qu’il faut investir tout autant qu’avaler pour arriver à quelque chose de concret dans ce dur monde du spectacle, on ne peut que s’incliner.

Car Mouffe, dont l’image charmante a été notamment cristallisée dans Jusqu’au cœur, de Jean-Pierre Lefebvre, est une persévérante, un être fondamentalement positif et constructif. Qui a, non pas refait sa vie, mais, après son très grand amour de jeunesse, continué sa vie auprès d’un homme avec qui elle a eu un enfant. Selon cette bio, cette famille-là respire le bonheur, quelque chose de sain, de lumineux. Pas étonnant que cette artiste en attirait d’autres et qu’on voulait la fréquenter pour profiter (et non bénéficier, condamné par Antidote) de sa débordante imagination – psychédélique – et de son sens aigu de la scène. En dépit des épreuves, cette femme n’a pas sombré. Elle semble abonnée à la dignité, à la bonne volonté, à une sorte de mouvement aérien. On (re)découvre dans Mouffe au cœur du showbiz, qu’elle était en effet au cœur du showbiz en qualité de parolière, directrice artistique, scénariste, comédienne, conceptrice – la liste est longue – et pourtant, en coulisses, dans l’ombre, bon gré mal gré, mais jamais contre son gré.

Mouffe n’a pas le côté tragique de l’exploitée ou de la méprisée. Jeune, déjà, sans doute parce qu’elle était aimée et bien dans sa peau, elle n’éprouvait pas ce besoin de briller, ou alors si discrètement, avec grâce. Son truc à elle dépassait l’ego, ou l’ambition. Elle ne circulait pas dans ces basses couches terrestres. Non, le truc de Mouffe c’était bien autre chose, qui ressemble au vrai désir de création, à la générosité, à l’amour, tout simplement. Elle-même rappelle à l’ordre les fans et les curieux : «Je ne suis pas Nelson Mandela.» Sagan disait qu’elle n’avait pas écrit Les mots (de Sartre faut-il le préciser). Camille affirmait qu’elle valait autant que Rodin. Elle avait raison, et paya très cher sa générosité, son dévouement, sa passion. Quant à Mileva, elle ne pouvait rien réclamer du tout, tout occupée, sans le sou, à prendre soin de son fils à l’asile après qu’Albert ait pris le large pour devenir Einstein. Mouffe? Mouffe garde le sourire, tout comme son mystère. Seul un certain trémolo dans sa voix le laisse entrevoir…

Il est heureux que ses accomplissements remarquables aient été archivés dans cet ouvrage, une référence pour qui s’intéresse à la culture d’un lieu et d’une époque, une remise à l’honneur sinon une réhabilitation pour qui estime important de rendre à César ce qui revient à César.

Carmel Dumas, Mouffe au cœur du showbiz, Éditions La Presse, 2020.

Desanka Trbuhović-Gjurić, Mileva Einstein une vie, Éditions des Femmes, 1991.

Victor Barbeau :  Fondateur de l’Académie canadienne-française, devenue aujourd’hui l’Académie des lettres du Québec.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Victor_Barbeau

Las Olas

Auteur de romans, d’essais et de biographies, Marie Desjardins, née à Montréal, vient de faire paraître AMBASSADOR HOTEL, aux éditions du CRAM. Elle a enseigné la littérature à l’Université McGill et publié de nombreux portraits dans des magazines.

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