L’Arracheuse de temps : d’amour et de légendes

C’est l’histoire de la Mort battue sur son terrain. Ce terrain, en l’occurrence, étant le village de Saint-Élie-de-Caxton, aux portes de la Mauricie, village natal du conteur Fred Pellerin, popularisé par lui dans ces célèbres contes, spectacles et films issus de ses contes et chansons.

Un village enchanté, mais bien réel, réellement enchanté dirais-je depuis que j’y ai acquis une maison où je vis par intermittence. Au point que le slogan du village est « Saint-Élie, ça existe pour de vrai » comme s’il fallait le justifier. Je dis ça d’emblée, car le lieu réel de l’inspiration est indissociable de l’imaginaire qui en est né, insufflé, on le sait bien maintenant, par les récits de la vraie grand-mère de Fred Pellerin, Bernadette, qui dans le film L’Arracheuse de Temps est aussi, tout comme lui-même enfant ainsi que tous les vrais inventés personnages du film, à la fois personne et personnage. Bref, qu’elle est éternelle. Car comment battre la Mort sur son terrain, à Saint-Élie comme ailleurs ? Par la littérature bien sûr.

On aime à se le faire rappeler : seuls la Création, la littérature et les légendes en l’occurrence, sans oublier l’Amour, peuvent biffer la Mort, lui contrer antidote, lui montrer les dents, voire lui rire au nez. Beau jeu de mots, au passage, que celui de l’« arracheuse de temps » qui rappelle forcément l’«arracheuse de dents », puisque les dents (et les os) sont par ailleurs la seule partie du corps qui survit à la décomposition organique… Contrer la Mort, certes, encore faut-il pour cela, non seulement croire à, mais posséder soi-même un tant soit peu de magie. Or, de la magie, Fred Pellerin en recèle énormément. Autant que Francis Leclerc, réalisateur complice de l’auteur-scénariste, qui sait insuffler par sa mise en scène une fascinante ambiance trompe-la-mort, réussi mélange de mystère sombre, mais magnétique et d’empathie bienveillante un brin idéaliste. On avait aimé les deux films précédents issus des contes et des scénarios de Fred Pellerin, Babine et Ésimésac réalisés par Luc Picard Du coup, la barre était haute. Pour moi, Babine reste indépassable par la magie qui s’en dégageait de bout en bout, mais L’Arracheuse de temps reste un joli film, porté par une brillantissime distribution d’acteurs fidèles à la fois à Leclerc et à Pellerin : Jade Charbonneau, Céline Bonnier, Roy Dupuis, Émile Proulx-Cloutier, Marie-Éve Beauregard, Marc Messier, Geneviève Schmidt, Guillaume Riopel, Michèle Deslauriers, Sonia Cordeau, Pier-Luk Funck… il faut ce qu’il faut pour être à la hauteur d’un rêve.

C’est donc l’histoire de la Mort (sous le masque de laquelle se cache Roy Dupuis) défiée sur son propre terrain, et battue sur son propre terrain par une étrangère, une survenante débarquée d’on se sait où qui a élu domicile, on ne sait pourquoi ni comment, parmi ces Caxtoniens de souche, et qui vit un peu en marge du village, La Stroop interprétée par l’excellente Céline Bonnier en magicienne riche, cultivée, solitaire, tireuse de cartes et guérisseuse. En 1988, Bernadette, la grand-mère conteuse du petit Fred, se meurt, mais dans un ultime effort d’amour envers son petit-fils, lui raconte comment, en 1927, alors qu’elle-même était adolescente, La Stroop avait réussi à tuer la Mort et à sauver le village, et que par conséquent, depuis ce jour la mort à Saint-Élie n’existe plus… Néanmoins, Bernardette meurt… et se transforme en légende, comme tous les autres vrais inventés habitants du village devenus les personnages récurrents des contes et légendes de Fred Pellerin.

Je suis restée magnétisée par l’histoire, enchantée pendant le temps de la projection, reconnaissant au passage, par la magie de la réalisation, des éléments réels de Saint-Élie alors que le film a été tourné à Saint-Armand, en Montérégie. La première partie est parfaite, nous entraînant résolument dans cette histoire qui voyage entre deux mondes et aussi deux époques, dans le Québec profond cher à Fred Pellerin et à son public. La seconde partie est beaucoup moins crédible. Vous me direz qu’un conte n’a pas à l’être, mais ici, à partir du moment où la Mort se met à parler de sa voix de fausset, que le curé tente de la raisonner, qu’elle se rend au magasin général pour parlementer avec les habitants pas vraiment terrorisés de la voir venir là, à croire qu’elle va boire une bière de Shawi avec eux… on suit l’histoire certes, mais la magie n’y est plus. Tant pis. Ça reste un beau conte, mais pour Noël et pas pour toute la famille, car le film est, à juste titre, interdit aux moins de 10 ans. Certaines scènes peu crédibles pour les adultes pourraient en effet être vécues au premier degré par les plus jeunes.

Quand je retournerai la semaine prochaine dans ma maison sur le lac à Saint-Élie, je verrai bien ce qu’en auront pensé mes nouveaux copains et voisins. Je n’ai pas du tout choisi ce village en référence à Fred Pellerin. J’ai eu un coup de cœur pour la magie des lieux, la majesté de la nature, la vie réelle réellement animée du village, la boulangerie, la brocante — café qui est le point de rendez-vous de nombreux acteurs célèbres dont beaucoup ont élu domicile à Saint-Élie. Et Fred qui vit là, mais dont tous protègent bien sûr l’adresse. Il y a vraiment à Saint-Élie, outre les lutins toujours présents, la Yamachiche qui chantonne et les champs qui se déploient entre la majesté des arbres, il y a un quelque chose de plus qui incite à quitter la ville.

J’ai eu un coup de cœur pour la maison sur le lac, écologique et protégé, dont je me demande certains matins s’il est réel ou songé. On m’a dit récemment que les Caxtoniens appelaient ce lac, « le lac de la sorcière »… tiens tiens… la Stroop ne serait donc pas loin, et moi, ça me va très bien…

Crédit photos : Serge Marcoux

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Aline Apostolska

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com