//À l’ombre du château. [Conte] (Texte no. 18)

À l’ombre du château. [Conte] (Texte no. 18)

Robert Clavet

Philippe n’allait pas être en reste. Il allait porter une chemise en toile blanche ; un long gilet sans manche assorti à la pelisse de la fiancée, mais avec des gueules d’hermine à l’encolure ; une veste courte en soie bleu foncé dotée de manches serrées au poignet et évasées en haut du bras ; un manteau demi-circulaire doublé de fourrure et paré de riches ornements ; une cape rectangulaire, attachée sur l’épaule droite avec une grosse épingle dorée. Enfin, comme une couronne, un cercle d’or paré de nombreuses pièces d’or incrustées d’émeraudes.

Compte tenu de l’importance politique de l’événement et de la vraisemblance d’un éclatement hâtif de la guerre, la cérémonie allait avoir lieu à l’église du village, comme s’il se fut agi du mariage proprement dit. Dans la cour du château, palefreniers, écuyers et cavaliers de la Garde s’afféraient depuis le matin. Vers quatorze heures, le pont-levis s’abaissa et une joyeuse parade se mit en branle, au grand bonheur d’une foule qui formait un long corridor humain. En tête, des jongleurs accompagnés de joueurs de flûte, de harpe, de trompette et de tambour. Ensuite, la magnifique fiancée, assise en biais sur une mule somptueusement harnachée et dotée de grelots tintant agréablement. Derrière elle, sur un pur-sang piaffant nerveusement, le fiancé, solidement campé sur une selle émaillée de fleurettes d’azur, les pieds expertement enfoncés dans les étriers. Tous avaient la certitude de voir passer la prochaine reine et le futur roi. À pied, à cheval ou en voiture, suivaient Fiabbie, Rosemonde, les dignitaires et leur famille. Un défilé de la Garde fermait la marche. Le long du chemin, des cris de joie et des applaudissements se mélangeaient à la musique, tantôt mélodieuse, tantôt tonitruante.

Bientôt, le cortège gravit une petite colline couverte de glaïeuls et de roses où dominait le temple, suivi de la foule qui, à mesure, envahissait la rue. Soudain, le curé apparut sur le parvis. Les fiançailles proprement dites allaient avoir lieu sur le porche, suivies, à l’intérieur, d’une cérémonie religieuse. Ainsi, les promesses et les anneaux allaient être échangés devant tout le rassemblement. À la surprise générale, avec une voix vibrante et une inhabituelle insistance, le célébrant répéta trois fois cet extrait du psautier : « L’Éternel fait justice. Il fait droit à tous les opprimés. » À la troisième reprise, la foule s’agenouilla et se signa, dans un silence témoignant de la gravité du moment. Au fond de chacun, un sentiment d’espoir s’était ajouté à la joie. Les portes de l’église s’ouvrirent à deux battants et le couple s’éloigna lentement entre deux haies d’honneur. La messe commença. Entassée devant l’ouverture, la foule attendit patiemment. Une trentaine de minutes plus tard, le cortège descendit enfin la côte en mélangeant une forte odeur d’encens aux parfums floraux.

Au château, les murs de la grande salle avaient été couverts de tapisseries et de pièces de soie multicolores ; le pavé, jonché de roses ; et la grande table, somptueusement dressée. Alors que le pont-levis se relevait derrière la foule qui s’éloignait joyeusement, Philippe et Adélaïde allaient s’asseoir pour la première fois l’un à côté de l’autre. Figés dans leurs costumes, droits comme des dieux grecs, ils devaient tourner les épaules pour pouvoir se regarder. Derrière les fiancés, un chevalier, qui avait réclamé l’honneur de servir le couple, remplit la coupe qui allait servir à porter un toast à la fiancée. À la fin du repas, ce fut le temps de la danse, des chants et des contes. Délié par l’effet du vin, Philippe prit les mains d’Adélaïde et les embrassa avec tendresse, mais, cette nuit-là, il n’allait pas encore partager leur couche. Dans la chambre d’invité, alors que Nékolia s’était endormi, Philippe but en solitaire la coupe de vin épicé qu’on y avait placée. Il savourait par la pensée la merveilleuse journée qu’il venait de vivre, mais sans oublier que le mot « guerre » était désormais sur toutes les lèvres.

Le lendemain matin, le Maître des Compagnons informa Philippe de son départ, sans toutefois faire allusion à l’intuition qu’il avait de sa mort imminente. Le sachant très en demande, le dauphin ne s’inquiéta pas de ce départ hâtif. En faisant ses adieux à Fiabbie, le vieux Sage exprima le souhait que le mariage fut célébré sans tarder. La réponse du châtelain le prit par surprise : « Comme les événements se précipitent, dit celui-ci, la cérémonie aura lieu dans deux semaines, dans l’intimité. J’ai été informé du massacre de nombreux paysans qui ont refusé de payer une taxe spéciale de guerre. En plus de la question d’argent, j’y vois un stratagème pour terroriser les gens pouvant être tentés d’épouser la cause du dauphin. Je vais conseiller à Philippe d’appeler sans tarder les armées et les milices. »

Le lendemain, juste avant le départ de Nékolia, Philippe déploya l’étendard de la guerre. Bartholomé, dont la culture était vraiment très générale, reçut le mandat d’ajouter à son enseignement les techniques de guerre grecques et romaines. À suivre.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

Nous vous donnons rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de ce conte.

Le Gustave
Partagez par courriel