//À l’ombre du château. [Conte] (Texte no. 8)

À l’ombre du château. [Conte] (Texte no. 8)

Robert Clavet

— Les gens prétendent que ma mère a été chassée du château ! Interrompit encore Ésiom, avant de s’excuser à nouveau.

— Dans le plus grand secret, reprit patiemment Nékolia, Gauzelin a donc passé les premières années de sa vie au château de Ribot. Pour fêter la naissance de Philippe, Charles a convoqué tous les seigneurs à une grande fête à l’occasion de laquelle chacun allait devoir payer son dû au seigneur des seigneurs, c’est-à-dire au roi. En n’en disant rien à Marguerite, dont l’attachement au roi était connu, Ribot organisa une rébellion. Pour ce faire, il corrompit plusieurs nobles et monta une armée de mercenaires. Pris par surprise, Charles fut enfermé dans le donjon du château. Bien qu’elle fût constamment sous surveillance, Marguerite apprit néanmoins de son espion personnel que la vie de Philippe était en danger. Pour informer le roi de la situation, elle demanda à Érinée de se faufiler jusqu’au cachot où celui-ci avait été jeté. Le cœur meurtri, le monarque demanda à la servante d’aider Marguerite à sauver le dauphin. Il informa Érinée de l’endroit où il avait caché sa bague sceau, avec l’espoir que celle-ci fut remise à Philippe à sa dix-huitième année. Entretemps, comme la reine l’avait redouté, Ribot avait ordonné à l’un de ses sbires de tuer le petit Philippe.

Ésiom se redressa brusquement sur son banc, muet, le regard affolé, en laissant involontairement tomber la framboise qu’il venait de prendre dans le bol creusé à même la table en bois massif. Bien que la stupeur soudaine du jeune homme n’eût pas échappé à son hôte, ce dernier était résolu à terminer son récit.

— En promettant que seule sa dame de compagnie allait être dans le secret, poursuivit Nékolia, la reine Marguerite offrit de l’or au mercenaire pour qu’il s’acquittât apparemment de sa tâche, mais en abandonnant plutôt le bébé à un endroit et à un moment précis. Avec l’intention de s’enfuir après le fait, l’homme de main accepta, mais à la condition que l’enfant fut caché jusqu’à sa dix-huitième année. Pour pouvoir réaliser son plan, la reine se plaignit à Ribot de se sentir jugée par Érinée et lui demanda de chasser celle-ci, mais sans la châtier. Le traître se plia à la demande en se contentant de menacer la proscrite de représailles si jamais elle manquait de discrétion. Quelques mois plus tard, affaibli et souffrant, le roi Charles mourut d’inanition. Ribot désigna Gauzelin comme dauphin et assuma lui-même la régence en alléguant la mauvaise santé de Marguerite. Désormais confinée dans ses quartiers, celle-ci fut bientôt emportée par un trop grand chagrin ; ses dernières pensées furent pour Philippe et pour Charles.

— L’endroit précis, c’était quelque part à l’orée de la forêt du nord, balbutia Ésiom, la voix tremblante.

— Oui, près d’un arbre centenaire réputé pour son envergure, confirma Nékolia.

« Mon Dieu ! lança le jeune homme, je suis Philippe, le dauphin, le fils du roi Charles ! Comment avez-vous appris toute l’histoire ? Le Maître expliqua qu’il avait rencontré le roi Charles deux fois avant son départ pour la guerre et une fois à son retour. Pour la suite, il avait obtenu des informations de la part d’anciens soldats devenus Compagnons, dont l’ancien gardien du donjon. Plus récemment, le récit d’Anthelme à propos du message d’Agnès lui avait donné le signal que le moment d’agir était venu : « Pour le peuple, la justice et le droit », précisa Nékolia d’un ton pompeux. Sans réfléchir, monté sur ses grands chevaux, Ésiom échappa :

— Le peuple, dites-vous, comme ces villageois de Tréblinor, sans pitié ni honneur, au service de seigneurs comme cet ignoble Ribot !

— Ta définition est incomplète : il y a aussi du bon chez les gens. Tout n’est pas noir ou blanc. C’est également à ceux dont tu viens de parler sans ménagement à qui je souhaite de vivre dans une société plus juste.

Ésiom s’excusa encore, conscient d’avoir été emporté par des douleurs anciennes.

— Bien entendu, les êtres humains n’ont pas que des bons côtés, ajouta le Maître, mais c’est notre lot à tous. Pardonner aux autres et à soi-même, cela se fait en un seul mouvement libérateur.

— Je comprends. C’est pour l’intérêt du peuple que mon père a voulu que je reçoive un jour sa bague, mais je n’arrive pas à m’imaginer roi.

Nékolia savait que l’ancien mendiant allait encore vivre des peurs, éprouver du ressentiment et subir des montées de colère, mais, selon ses croyances, la présente incarnation du jeune homme était une occasion de se reprendre, de ne pas répéter le même scénario que dans une vie antérieure. Sans ménagement, il demanda : « Vas-tu respecter le souhait de Charles, de Marguerite et d’Érinée ? » Décontenancé, Ésiom se refusait de devenir un roi sous l’empire de la hargne. ​​À suivre

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

Nous vous donnons rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de ce conte.

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