Anne-Marie Desmeules, Nature morte au couteau

« J’irai me terrer dans mon lit, avec des livres et des chats jusqu’à ce que les chats aussi deviennent allergiques et doivent s’éloigner de moi. » (p. 20)

Se rappeler qui nous sommes. Je ne saurais expliquer cette émotion non pas fébrile, mais intense. Cette impression de prendre son corps, notre relation au monde pour toucher à l’Univers. Comment être libre dans cet univers ? Des moments fugitifs à espérer. Je ferme les yeux pour comprendre ce voyage. Je nage à contre-courant dans une écriture à géométrie variable. Abandonné par les dieux, je m’effondre à la lecture des mots d’Anne-Marie Desmeules.

« Tout tremble et se répète : le temps vient à bout de nos chairs, la pluie vient à bout de la glace, et nous sanglotons de nous savoir si chétives et enclines à l’abandon.» (p. 75)

 Le monde a perdu sa voie

Tous les destroyers d’un monde qui s’écroule. Le monde a perdu sa voie. Un labyrinthe n’attend pas l’autre. Plus rien à comprendre, plus rien à espérer. Se laisser mourir. Je lis ceci :

« La nuit nous encercle d’obus sifflants de destroyers en rase-mottes. Nos rêves s’achèvent, au terme d’une très longue route, sur une porte condamnée » (p. 84)

Un volcan qui travaille, un petit matin blême, une aurore orangée, un crépuscule rempli de remords, Nietzsche avait formulé l’idée d’un magma qui ne s’épuise jamais. L’autrice est prisonnière de son propre récit.

« Le décor s’est épuisé comme une étoile trop lourde- mes contours échouent à se fondre au marais, à retrouver le camp noirci, à devenir cette guerre, cette attente de l’ennemi. » (p. 107)

L’alchimie du verbe

Écrire dans cet affreux temps. J’ai pensé à Rimbaud.  « Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je fixais les vertiges. » (1) Cette alchimie du verbe ou cette étrangeté aux interprétations.  Je cherche, en vain, à décrypter une petite fleur dans le bruit incessant du chaos. Je suis une rivière dont les crues changent de cours à tout instant. Le monde est sans pitié. Aucune rédemption. Le chaos qui ébranle l’Être, bien avant le 11 septembre. J’évoque Cohen dans un poème déconcertant ou « le vent souffle dans l’autre sens Et personne ne peut t’entendre Et la mort est partout. » (2)  Peut-être est-ce l’histoire d’une civilisation qui se cristallise ?  Ce livre est un avertissement sur l’avenir du monde occidental, ou même de la planète. Son écriture est forte. « J’apprends à décroître avec la lumière. » (p. 128)

La nuit du monde

Je pense à une expérience d’écriture. Une écriture qui cherche à déchiffrer le sens de la vie. Des réflexions émergent. J’ai pensé à la nuit du monde. Le confinement, la longue agonie à travers la solitude (malgré nous). J’ai pensé au poète Benoit Jutras :

« Initiales de la nuit au couteau 

Dans les poutres

Pour délaver la lumière. » (3)

Elle dira : « Lumière blanche comme un voile pour abolir le monde. » (p. 157)  Ma conclusion : une écriture forte (surréaliste). L’attrait du Vide toujours. La froideur de l’hiver. La chute du Réel. C’est peut-être un autre monde et un autre temps.

  1. Arthur Rimbaud, Poésies, NRF Gallimard 1999.

2.  Leonard Cohen, The Flame, Édition bilingue Points, 2020, p. 70.

3. Benoit Jutras, Outrenuit, Les Herbes rouges 2014.

Anne-Marie Desmeules a reçu le prix du Gouverneur général en 2019 pour son recueil Le tendon et l’os publié à l’hexagone.

Anne-Marie Desmeules, Nature morte au couteau. Le Quartanier, 2020.

Le Pois PenchéJGA

Ricardo Langlois

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com