//Bertrand Laverdure, lettres en forêt urbaine

Bertrand Laverdure, lettres en forêt urbaine

Ricardo Langlois
De la poésie écologique, pourquoi écrire sur les arbres? Quelle est la matrice d’un tel projet? Écrire aux arbres, c’est écrire au temps, à la durée concrète, c’est échanger aussi avec le plus vieux réseau au monde, nous dit Bertrand Laverdure.

Se confier aux arbres? J’ai pensé à la nostalgie des racines. Quand j’étais plus jeune, j’allais jouer dans le bois en arrière de chez moi. Mon cœur est chaud à vous raconter cela. Début des années 80, mon ami Denis se construit une maison près de la forêt près de Mirabel. La terre d’asile, le refuge par excellence. S’exiler et contempler. Nous habitons la terre après tout. Laverdure s’adresse à des amis imaginaires (Morgan Freeman, fanfare Pourpour, Maupassant, en souvenir de Horla, ce roman fantastique si précieux à mon cœur). L’origine (les racines), il écrit des lettres poétiques et philosophiques. Mon chêne, ma violence, ma liberté. Je t’écris une section entière de mon quotidien. Je t’écris l’esthétique de la joie. En philosophe courbe, je cueille des épines tout en cassant ma nuque. (p. 27.)

Comment séparer le temps de la mémoire. Quel élan vital transporte le poète. Que restera-t-il de notre affect.  Et il glorifie Montréal, car, il a été poète de la cité de 2015 à 2017. Le projet est ambitieux : l’arbre est politique (rien de moins). Évidemment, à la lecture de toute cette correspondance, je me suis rappelé Gatien Lapointe qui parlait de l’Arbre-Radar (publié en 1980 sur la création du monde, Ses feuilles lettres insérées dans le corps de lettres). Il écrit une lettre, entre autres, au crooner Tony Bennett, c’est de ton visage que tombent, les souvenirs groggy, les fléchettes d’Épinal, les sourires harmoniques. Tu enveloppes quelque chose que tu as dépliée en faveurs dérisoires. (p. 68.)  Capturer les détails du temps. L’évanescence surgit par la beauté boréale. Il énonce la vie à travers un monde vert riche sur un piédestal. Il dépasse les barbelés du Montréal urbain, vidé de son essence (il me semble). Les arbres sont, là, plantés dans le décor depuis trois cents millions d’années.

Le temps passe, où trouver le temps d’aimer.  Se confronter à l’essentiel (ce qui nous entoure). Des instants d’éternité pour un minimum d’éternité, Laverdure photographie de manière poétique l’environnement. Chère Della Reesej’ouvre la grille, loquet en forme d’ancre, barreaux neufs. Je referme mes années et tiens mon bilan. (p. 72.) 

J’ai commencé à lire Laverdure dans une librairie et j’y voyais la lumière au milieu d’un cimetière de livres qui ne parlent que d’un présent pauvre et désincarné. Quels sont les enjeux.  Les écosystèmes qui se multiplient. L’humanité est déjà condamnée d’avance. Comment colmater le désastre écologique.  Il insiste : je vous le dis, l’arbre est politique, une abstraction, confite par le marché. Un cadastre mal régulé aux prises avec des possessions honnies. (p. 74.)  Le message est clair : il faut réapprendre à vivre avec la nature. Se mettre au vert.

En terminant ce magnifique livre, j’ai pris une grande respiration zen et je me suis rappelé le poète Rainer Maria Rilke lorsqu’il écrivait, en 1922, des poèmes à Lucius von Stoedten comme la nature laisse les créatures au risque de leurs sourds plaisirs et n’en protège aucune en particulier dans les sillons et dans les branches…Je lis et relis ton livre. Réapprendre le corps, l’esprit, le cœur, la beauté de la nature. L’habiter au nom de la poésie. Chapeau !

Bertrand Laverdure, Lettres en forêt urbaine avec les illustrations de Catherine Filteau. Mémoire d’encrier 2019.
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