//Catherine Lalonde, Corps étranger

Catherine Lalonde, Corps étranger

Ricardo Langlois
Je remercie l’auteure pour son souffle épique. « Cette masse bruissante de la langue. Cette pellicule sonore qui puise… cette assertation idéologique » (1) où les poètes se perdent dans un trop-plein émotionnel. Le vide émotionnel qui n’a plus d’identification a une forme. Comment dire ?

Ô le prestige de la langue ! L’invention. La domination des codes ? Rien n’est banal. D’abord une fête : « une célébration où personne ne dit rien » (p.9)  Le fuck à l’âme, l’intime passé date » (p. 14) Une phrase du « Cantique des cantiques » : « quand tu parles c’est magnifique » (p. 27). Une voix au-dessus de toutes les autres. Je m’aventure avec une certaine joie presque maladive. Peut-être est-ce notre époque ? L’exploration ou la substitution.

« Le grand rire ivre des enfants

Dans la rue qui n’arrêtera aucun

Feu aucune porte fermée » (p. 38)

Ce n’est pas un livre de poèmes ordinaire. Plein de petites histoires avec une langue assez crue. Il est si difficile de préserver toute la pureté. Une intervention qui saccage.

« Je t’avale tout entier par le cul comme

L’homme saumon de la légende

Pour pisser mieux dans la bouche

Le jus cosmogonique

Le branle de bras de Montréal »    (p. 47)

Ma chambre est envahie par cette écriture. Étrange. Une valse se dessine. Après avoir lu « La naissance de la tragédie » de Nietzsche, je replonge dans cette poésie bruyante. J’arrête ici : « Mon cœur tombé si loin si loin de l’enfance et suspendu un moment bercé par toi entre ma mort et ma mort » (p. 53). Son écriture est vaste. Des métaphores. Du symbolisme (le phrasé physique et moral). Des métaphores. Du symbolisme. Fragments des amoureux du 21e siècle.

« Ta tête d’après l’amour

Les yeux scellés au goudron et aux plumes

Au suc et au duvet » (p. 57)

Et deux pages plus loin, Gaston Miron se fait rassurant:  « Le cœur parti dans la dernière neige »  Cette phrase est une trace du passé. Comme celles de Leonard Cohen, Jacques Brault et Claude Péloquin. Arrêt sur l’image. Sur une page avec le titre : « La Fontaine ». Lisez comme c’est beau :

« Je vois au fond de toi je vois briller les sous d’espoir

L’or pur cette lune lancée par les vieilles princesses »(p.75)

Oui, je cite beaucoup. C’est essentiel. L’ensemble est émouvant. Le corps comme sacrifice. Sublimer des ambiances. Tout se passe la nuit. Je m’attache aux mots. Je découvre une femme. Une grande poétesse. Artaud aimait la violence de l’amour (le rite). La transfiguration de l’amour. La quête esthétique du corps comme une œuvre d’art. C’est un déluge :

« Les papillons me collaient aux joues

Aux lumières des feux de camp

On attendait la lune en motte d’enfants » (p. 91)

Elle parle de l’enfance. L’irrésistible. Le vide des cœurs. Le temps passe, je suis allongé sur mon lit. Ses mots cisaillent mon espace à chaque centimètre. Le mouvement du corps comme la terre qui tourne sur elle-même. Aimer comme on aime un opéra baroque. J’aime à penser que le tragique du réel est un processus de beauté à la création. J’ai pensé à Roland Barthes, au « rien sacré ». Aimer, c’est aussi apprendre à mieux vivre. Ici et maintenant, je salue l’auteure de ce livre qui décentre, qui déborde. « Corps étranger » (2) est un chant de libération des femmes d’aujourd’hui.

Notes

1. Je m’inspire de «Sans paroles» de Roland Barthes dans « L’empire des sens», Édition du Seuil, 2005.
2. « Corps étranger», de Catherine Lalonde, est originalement publié chez Québec Amérique. Il remporte en 2008 le prix Émile-Nelligan. Il est réédité en 2017 à la maison d’édition Le Quartanier qui publiera aussi son quatrième livre, «La dévoration des fées ». En 2018, ce roman est finaliste au Grand Prix du livre de Montréal et remporte le Prix Alain-Grandbois.
Le Pois Penché
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