//Dany Laferrière : Journal d’un écrivain en pyjama

Dany Laferrière : Journal d’un écrivain en pyjama

Ricardo Langlois
Lire pour apprendre. Lire pour célébrer la fête intime entre le lecteur et l’auteur. On se demande pourquoi vivre. Vivre dans un réel où il n’y aurait pas de livre. Le livre comme un remède. Se laisser emporter par les mots. Chacun y trouvera son compte. Dany Laferrière ne peut se passer de philosopherparticulièrement dans ses notes de lecture.

Pascal avait trouvé les bons mots. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passion. Il sent alors son néant. Je cite ce passage de mémoire. À la page 24, « rien de plus terrible qu’un écrivain qui a terminé son œuvre trop longtemps avant sa mort. » Laferrière se fait humble. C’est en lisant qu’on apprend à écrire. Les bons livres forment le goût. 

Son premier roman Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer  (1) a eu un succès monstre. Mais comment présenter un livre avec un pareil titre à sa mère ? Il raconte pour notre bonheur de quelle façon il a imaginé le livre et le regret des petits détails qui donnent le ton. Il faut écrire la vie. Il cherche une technique d’écriture. Il cite de nombreux écrivains : D. H. Lawrence, Robert Musil, Gogol et insiste sur L’hiver de force de Réjean Ducharme. « Comme malgré nous (personne n’aime ça être méchant, amer, réactionnaire) nous passons notre temps à dire du mal » (p. 55). Il aime comparer des auteurs, des styles d’écriture. Il parlera de la voix intérieure de Camus dans L’étranger. Il s’amuse à dire tout haut ce que je pense « la poésie pompeuse. Les poètes qui se prennent au sérieux. On aurait dit que leurs vers descendaient du ciel » (p75).

Penser n’est pas un métier. Il faut prendre des risques, surtout quand on écrit. Freud : « la vérité et encore la vérité » L’importance d’être vrai, non de faire joli. Les musiciens connaissent ce sentiment. Le plaisir de jouer (de jouir). Existe-t-il une vérité ou un grand style et en même temps maîtriser le chaos que l’on est ? Laferrière pose une grande question : « pourquoi veut -on raconter une histoire ? » (p91). Veut-on inconsciemment résoudre des énigmes ? Et la science ? A-t-elle les réponses ? Plus loin : « Finalement pourquoi continue-t-on à écrire quand les librairies et les bibliothèques regorgent de bouquins qui ne seront jamais lus ? Pour éviter la dissertation monotone ? ». (p. 101)

Écrire, ce n’est pas rien. Il y a l’intimité. Quelques fois, nous sommes séparés du sujet. Il n’y a (à mon avis) qu’un monde à la fenêtre ouverte entre le réel et le réel. Spinoza : « le monde et la lumière du monde ». Un bel exemple sur la correspondance entre Stendhal et Balzac : « j’ignore ce que Stendhal entendait par vérité et clarté ». (p. 121) Cette angoisse est émouvante quand il s’agit de lire. « Voir les choses par nous-mêmed’une manière neuve (le processus et le mouvement de la vie » [2]. Peut-être qu’il y a une énigme ou une manière de révéler quelque chose hors de soi. « On éteint, une à une, les petites lumières de notre cerveau.  Jusqu’à l’obscurité totale » . [p122].  Et puis il y a l’enfance. Car tout ce que l’on écrit [romancier, poète, conteur] vient de notre histoire personnelle. C’est quelque chose qu’on a rêvé et qui fait partie de nous [p173].  Christian Bobin : “ Un feu d’artifice dans l’étroite chambre de sang rouge et c’est toute la maison qui s’enflamme.[3]

Laferrière écrit dans un carnet [pas de cellulaire], je répète, un carnet, pour les anecdotes, la description d’un paysage. On puise dans le réel [d’où l’expression incroyable, mais vrai]. Il se surprend. Il est comme un enfant. Il construit un univers avec les réflexions et les émotions.   Notez de mots des phrases, des expressions, des bouts de dialogue… Inscrivez vos rêves dès votre réveil… Pas de récit organisé. [p167]. Ici je pense à Kerouac, Jim Morrison, Jimi Hendrix, Kurt Cobain… Peut-être pas les idoles de monsieur Laferrière, mais je vais peut-être aller chercher quelques lecteurs égarés sur l’écran Netflix… À quoi bon rêver ? La contemplation esthétique, est-ce le but de la vie ? L’homme est un animal blessé, vous le savez mieux que moi. La beauté véritable, est-ce Mozart ? Entre Bouddha et un chien, que choisissez-vous ? Désapprendre ? Parlela langue du chat…. Vous ne parlez pas chat ? Vous avez tort, cela aurait fait de vous un meilleur écrivain [p298].

J’aime lire Laferrière pour le joyeux délire, cette envie folle de démystifier. Loin du nihilisme mur à mur, se changer plutôt que changer l’ordre du monde.

Notes

1- Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, VLB,1985.
2- Anthony de Mello, Appel à l’amour, Albin Michel, 2007.
3- Christian Bobin, Noire Claire, Folio 2018.
4- Dany Laferrière, Journal d’un écrivain en pyjama, Mémoire d’encrier, 2020.
Le Pois Penché
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