//David Goudreault, Ta mort à moi, critique

David Goudreault, Ta mort à moi, critique

Ricardo Langlois
David Goudreault jongle avec les mots avec une certaine vitalité. Il archive la vie telle qu’elle. Il est historien, psychologue, poète, accumulant pour mieux inventer le Réel. Il est surtout connu pour La bête à sa mère et ses suites où il raconte ce qui se passe dans les pénitenciers.

On y voit un romancier qui impose une certaine vision de la réalité. Tout est faux, tout est permis, disait Nietzsche ou : Rien n’est vrai, tout est permis.. Et pourtant, il faut raisonner, comprendre, se mettre à la place du protagoniste. Dans une entrevue, il avoue sereinement : La mort à moi est un livre qu’il a voulu écrire pour lui-même (mais sans prétention ou égoïsme). Car comment se satisfaire de la satisfaction d’autrui si l’on ne se satisfait pas ? On parle peut-être d’un roman philosophique. Il émet des réflexions avant d’aborder un chapitre : la vérité passe par l’éclatement des chapitres et des strophes dans un désordre ne répondant qu’à un souci de compréhension d’intelligibilité de cohérence. La ligne droite est un injustifiable détour (p. 38).

Une saga sur une fille adulée et malheureuse. Une fille laide et « sexy » qui écrit son journal intime, analyse la vie et se remet constamment en question. Elle peut être une formidable poétesse : « Dans la constellation d’étoiles ternes qui traversent nos vies brille pourtant à de rares et précieuses occasions, un soleil à portée de main. » (p70). Et il y a des questionnements existentialistes. Il cite Kurt Cobain au début et à la fin du roman. Pourquoi tant d’auteurs se sont-ils suicidés ? Époque narcissique où nos auteurs se réfugient dans l’auto fiction. Peut-on séparer l’œuvre de l’artiste ? Dans quelle mesure doit-on éclairer les écrits d’un génie à la lumière des traumatismes de son enfance, de ses errances politiques ou de ses déviances sexuelles ? (p. 84).

Je ne tiens pas un roman dans mes mains, mais plutôt un essai-roman. Un roman d’une puissance littéraire avec des analogies troublantes à l’égard de notre société contemporaine. Est-ce que la vie est meilleure avec la littérature comme appui moral ? Est-ce un roman subjectif qui pose la véritable question ? Il y a la santé, la maladie (la dépression), le plaisir, la souffrance, l’amour… La mort accidentelle de Victor-Hugo-Pranesh-Lopez à l’âge de 10 ans suppose une réflexion. Perdre un enfant aimé impose une reconfiguration affective et cérébrale complexe. Le cerveau refuse (p.121). Sa protagoniste Marie-Maude Pranesh-Lopez (malgré son origine hondurienne et indienne) est une Québécoise de son temps. Elle écrit, aime, voyage. Elle se met au pied du mur. (Elle est une réplique de Kurt Cobain).

Comme lecteur (lectrice), vous devez lire ce roman d’apprentissage sur la vie. Occupés ? Vous devez d’abord accepter de vivre. Il n’est pas exclu, tu verras que tu prendras goût à cette difficulté de vivre, cet ennui de vivre.  L’auteur prend un malin plaisir à vous mettre hors de vous-même. Il vous pousse à la réflexion. C’est comme un examen sur notre sens moral. Nos idéaux supérieurs face à l’humanité contre la mauvaise foi.  Et David Goudreault en rajoute : Verlaine n’était pas au meilleur de sa sensibilité lorsqu’il a tiré sur Rimbaud, comme le plus grossier des amants jaloux. La majorité des gens ne sont pas résilients, la plupart du temps (p248). Vous trouvez le livre trop lourd, trop énervant, trop pessimiste, trop philosophe ou polémique. Il y a un chapitre amusant sur une chronique de Richard Martineau (p284)Tout compte fait, vous n’aurez pas perdu votre temps. Un roman initiatique sur le deuil, sur l’errance. Et peut-être (et surtout) un questionnement sur notre époque et le sens éphémère de la vie.

David Goudreault est chroniqueur, romancier, poète et performeur québécois. Il est le premier Québécois à avoir remporté la Coupe du monde de poésie en juin 2011 à Paris. Il a reçu la Médaille d’honneur de l’Assemblée nationale du Québec.

David Goudreault, Ta mort à moi, Éditions Stanké, 2019.

Las OlasLe Gustave
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