//Dominique Fortier, Les villes de papier

Dominique Fortier, Les villes de papier

Ricardo Langlois
D’entrée de jeu, voici mon coup de cœur de l’année : cette écrivaine québécoise qui a décidé d’écrire sur la célèbre poétesse Emily Dickinson.

Un essai, un roman poétique. J’entre dans un élan de tendresse. La pureté diaphane du cœur est ici. L’architecture du désir. Ça se passe souvent dans l’enfance. Comment dévoiler ses petits secrets ? À quoi bon les grandes vérités ? Emily Dickinson a le désir de rencontrer un ange. Elle écrira. Ce désir dans le cyclone du désir. Enfanter l’ange qui dort près de nous. « Chaque livre en contient cent. Ce sont des portes qui s’ouvrent et ne se referment jamais. Emily vit au milieu de cent mille courants d’air. Toujours, il lui faut une petite laine. » (p 42) Un livre inventé, romancé. On la suit dans son royaume. Elle écrit des recettes sur des bouts de feuille et de l’autre cô, de petits poèmes :

« I reckon – I count at all

Firstpoets then the sun

Then summer – then the Heaven of God

And then – the list is done »  (p90)

Emily est si fragile ! Comment traverse-t-on la vie quand on est une jeune fille? « Comment traverser l’infernale épaisseur de jours sans grâce ? Le très fin rideau de tulle noir que le souffle d’une lumière… » (1)

Un monde de papier

Ville de papier, rues de papier, maisons de papier, les êtres humains aussi sont en papier. La jeune fille rêve de l’ange consolateur. Elle regarde par la fenêtre de sa chambre. Nous sommes en 1830, les femmes étaient soumises au mariage, à la maternité. Comment être ailleurs que dans cette vie ? Elle écrit pour témoigner : « ici a vécu une fleur, trois jours de juillet de l’an 18**, tuée par une ondée un matin. Chaque poème est un minuscule tombeau élevé à la mémoire de l’invisible. » (p114) Chacun a un pouvoir sur sa destinée. Pour que les fleurs fassent leur travail de fleur, juste un peu d’eau, de fleurs, de soleil dans l’immensité d’un mystère insondable. Imaginez la pagaille intérieure. La beauté sauvage. En fouillant dans mes livres, je trouve ce poème d’Emily Dickinson :

« Le ciel est bas — les nuages maigres

Un flocon de neige en voyage

Se demande s’il doit traverser

La Grange ou l’Ornière » (2)

Pourquoi publier?

Emily Dickinson ne publiera pas de son vivant, elle gardera tout pour elle. Elle qui admire tant Shakespeare : écrire pour les autres, est-ce vraiment nécessaire. J’ai pensé à moi. Un jour, un ami en France m’a suggéré de mettre mes poèmes sur son site en 2000 en France ; mon ami Fred qui a disparu. « Écrit-on jamais pour les autres, ces êtres réels qu’Emily aperçoit, par sa fenêtre, en train de vaquer à leurs occupations ? » (…) Ou bien n’écrit-on pas toujours pour une certaine idée de l’Autre ? (p129) L’auteure m’a fait penser à Anne Hébert : Cœur. Tendresse. Larmes. Qui lave les mots dans la rivière à grande eau les plus perdus.” (3)

Écrire pour trouver une issue a sa désespérance. Écrire dans sa propre lumière. Le verbe comme un réverbère. Les petits mots qui flottent dans l’espace-temps. Leonard Cohen parlera de cendres, Emily évoque la glace. Dans un cas comme dans l’autre, le poème est l’envers du feu.” (p177) Un récit d’intériorité. Je rêve. Je suis ébloui. Je m’endors avec votre livre. Je crois qu’Emily est ma petite sœur.

Notes

1. Christian Bobin, La nuit du cœur, Folio, 2020.
2. Emily Dickinson, Lieu-dit l’éternité, Édition bilingue, Points, 2007.
3. Anne Hébert, Oeuvre poétique 1950-1990, Édition Boréal Compact, 1993.

Dominique Fortier, Les villes de papier, Alto, 2020. Les villes de papier s’est écoulé en plus de 11,000 exemplaires. Prix Renaudot de l’essai en France.

Le Pois Penché
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