//Exit / Entrevue 25e anniversaire

Exit / Entrevue 25e anniversaire

Ricardo Langlois
Entrevue avec Francis Catalano
Ricardo Langlois : Salut Francis Catalano, quel plaisir pour moi de faire cette entrevue ! On s’est connus au cégep, à la fin des années 70. Nous avons connu l’avènement du Parti québécois, la contre-culture, Mainmise. Est-ce que cette époque a joué un rôle dans ton cheminement de poète et traducteur ?

Francis Catalano : La période dont tu parles est très particulière dans l’histoire du Québec. En littérature, il y avait cette dualité entre les poètes du pays et les poètes pour qui le pays n’était pas une fin en soi. C’était l’ère de la contre-culture, du formalisme québécois. Pour ma part, j’avais 18 ou 19 ans, j’étais à cheval entre le CÉGEP et l’université, et tout au début de mon parcours d’écrivain. Les revues de littérature qui me tombaient sous la main avaient pour nom Cul-Q, Hobo Québec, La Barre du Jour. Nous avons nous-mêmes fondé des revues de poésie, comme Influx (1980-85), par exemple. Nous publions aussi dans des revues de collège. Je pense à la section « Pulsion d’encre » du journal étudiant Le Motdit à Édouard Montpetit. Il faut bien dire que cette période a été formatrice. Pour un jeune poète en herbe comme moi, ce n’était pas chose facile que de porter une parole au-dessus des décombres laissés par nos grands frères les poètes. Tout avait brûlé, été rasé. Nous marchions sur des territoires qui fumaient ; il y avait çà et là des brasiers encore allumés. C’est dans ce contexte, sur ces cendres-là, que sont nés nos premiers poèmes. Puis il y a eu la question référendaire, ce sentiment d’échec, de la société, de la littérature, de la culture. Ça a été une grande désillusion. Ce n’est pas pour rien que la poésie québécoise des années 80 s’est repliée sur elle-même, s’est engagée sur la voie de l’intime.

RL : Ton recueil, Qu’une lueur des lieux a été finaliste au Prix du gouverneur général. C’est un recueil avec une plume éclatée. J’ai pensé à « Howl » de Ginsberg, à Paul Celan. Qu’en penses-tu?

FC : Je ne connais pas assez Paul Celan pour en juger, mais la filiation à Ginsberg et à la Beat Generation, cela me parle beaucoup, notamment le Jack Kerouac de On the road. Ces poèmes de Qu’une lueur des lieux à la plume éclatée comme tu dis sont aussi, comme je les ai appelés, des road poems. Ce sont des poèmes en balade ; ils traversent l’Amérique du Nord de bord en bord. Et pour seul véhicule, bien entendu, une matière verbale : la langue poétique. En réalité, celui qui m’a le plus influencé dans l’écriture de ce recueil est le poète italien Andrea Zanzotto. Évidemment, je n’arrive pas à la cheville de son écriture ni de son univers, mais la lecture de ses livres m’a fait un bien énorme. Ses poèmes me donnaient un grand sentiment de liberté dont j’avais besoin, semblable à celui qu’avait provoqué à l’adolescence les livres de Paul-Marie Lapointe, Le Vierge incendié, Arbres, etc.

RL : Tu es rédacteur à la revue Exit qui existe depuis 1995. En quoi consiste ton rôle?

FC : Quand je me suis offert pour rejoindre la revue en 2005 (le comité de rédaction d’Exit était alors composé de Stéphane Despatie, Denise Brassard et Jean-Sébastien Huot), c’était avant tout pour créer des ponts entre les générations, entre des poètes déjà confirmés et d’autres qui commençaient. Ce rôle demeure toujours dans la revue. Ce qui veut dire, en clair, de recevoir un grand nombre de manuscrits, les lire, en discuter. Une autre facette qui m’intéresse beaucoup dans mon rôle dans Exit est celle de faire découvrir la poésie qui s’écrit ailleurs, au Chili, au Pérou, en Sicile, en Irlande, en Italie, etc. C’est pourquoi à l’occasion nous préparons des dossiers de poésie étrangère qui permettent d’entrer en contact avec une autre culture et, comme c’est souvent le cas, d’avoir recours à des poètes québécois pour traduire des poètes d’ailleurs dans le monde.

RL : La poésie nous met au monde, c’est comme un terrain de jeu pour l’imaginaire. Tu es un poète de la modernité, à l’image d’Exit. Comment choisissezvous vos poètes?

FC : Le comité actuel (Stéphane Despatie — qui est aussi le directeur de la revue , Corinne Chevarier et moi) est très sensible aux nouvelles voix. Nous sommes très fiers de donner la parole à des poètes pour la première fois, et d’être la revue de leur toute première publication. D’ailleurs, nous préparons le centième numéro de la revue (parution à l’automne 2020). Il réunira plus d’une trentaine de poètes qui soit ont marqué la revue, soit sont nés de la revue ou encore ont contribué d’une manière ou d’une autre à la continuité de cette très belle aventure qu’est Exit.

RL : Existe-t-il vraiment un public pour ce genre de publication? Pour ma part, j’y vois une fenêtre ouverte, un espace de liberté.

FC : C’est le propre de toute revue spécialisée d’attirer un lectorat intéressé par un certain type de contenu. Des lecteurs de poésie, il y en a. Sinon, la revue Exit n’existerait pas depuis 25 ans !

RL : Tu es aussi traducteur, et d’origine italienne. C’est important pour toi l’origine du poète?

FC : L’origine du poète importe peu à mes yeux. La poésie, pour tout dire, n’a pas de frontières et tous les poètes, d’où qu’ils viennent, forment une seule et même communauté. Je traduis généralement avec l’aide de ma conjointe, Antonella D’Agostino, dont la langue natale est l’italien. C’est pourquoi je traduis à l’occasion des coups de cœur, comme ce fut le cas de Valerio Magrelli, Fabio Scotto ou Antonio Porta. J’adore découvrir de nouvelles voix d’ici, et en faire connaître d’autres qui viennent de l’extérieur du Québec.

RL : Est-ce que les poètes du passé comme Roland Giguère, Anne Hébert, Gaston Miron, François Charron sont encore pertinents ? J’ai l’impression qu’il y a un clivage entre les nouvelles générations (je pense aux poètes de L’écrou).

FC : Oui, ils sont toujours pertinents. Sils ne le sont pas maintenant, ils le seront plus tard. La culture d’un pays, dont la littérature est un talon de mesure, un indicateur de santé selon moi, est faite d’une alternance de périodes vides et de périodes pleines. C’est ondulatoire. Impossible d’écrire de la poésie, si on ne lit pas de poésie. Il n’existe pas de génération spontanée. On naît pas de rien, on ne vient pas de nulle part. Les poètes qui nous ont précédés ont tracé des voies qui nous permettent de poursuivre notre chemin. Je voue un grand respect aux poètes que tu viens de nommer. Je leur suis redevable de ce que je suis maintenant.

RL : Dans un monde dimages, de fake news, la poésie est un ancrage, une forme de délinquance sur les reflux constants de l’infini. Comment vois-tu la poésie maintenant?

FC : Dans un poème intitulé « Extension métrique du vers », paru dans mon recueil Au cœur des esquisses, je compare le poème à un serpent, un boa constrictor plus exactement. La poésie, comme les reptiles, comme les fossiles vivants, ne s’éteindra pas de sitôt. La poésie continuera de bruisser, de siffler, de s’insinuer comme elle le fait depuis l’Antiquité. C’est ce que je dis dans ce poème. Je le pense vraiment.  

RL : Pour terminer, raconte-moi des moments clés dans ta vie de poète (ou traducteur).

FC : La publication de mes premiers poèmes dans la revue La NBJ, grâce au poète Claude Beausoleil dont le décès cette semaine, en plus de créer une onde de choc, a fait remuer beaucoup de choses en moi. La rencontre de Stéphane Despatie, alors directeur de la collection « Filigranes » aux éditions Trait d’union, qui a publié mes recueils Index et M’atterres. Ma rencontre avec le poète romain Valerio Magrelli que j’ai par la suite traduit. L’obtention en 2010 du Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie de Trois-Rivières pour Qu’une lueur des lieux. Enfin, je l’espère de tout cœur, mon recueil de nouvelles Qu’il fasse ce temps, à paraître cet automne aux Éditions Druide.

Exit 99.  Présentation de Stéphane Despatie, De chaque côté, les arbres : (extrait) 

« De chaque côté, les arbres, sous leur robe, sur la pointe des pieds, nous observent et attendent l’étreinte comme un geste simple pour réparer l’époque. Combien de surfaces épongerons-nous, le cœur battant sous la loi, à traquer l’in­­visible devant la fascinante ferveur du déni collectif, à tenter de mesurer tout ce que nous avons perdu ? Et si cette pluie ne pénètre pas le cœur de la ville, et que la mer est un trampoline, irons-nous, comme les derniers maigres, éponger aussi toutes les cicatrices qui poussent comme la mauvaise herbe et les graffitis dans la nuit ? L’horloge semble bien bri­sée, c’est vrai, mais cela nous donne l’occasion d’apprendre la différence entre pins et sapins, de composer avec les disparitions, comme de comprendre enfin comment travailler les friches. Et ce n’est pas parce qu’on porte un masque sur la bouche qu’on doit se taire ; au contraire, tant qu’il y a encore du rythme et des images, il y a de la poésie. »

Notes

Exit publie quatre fois l’an des textes poétiques ou se rapportant à la poésie. Voir : http://www.exit-poesie.com

 

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