Fernand Ouellette, Vers l’embellie

Fernand Ouellette, Vers l’embellie. Par Ricardo Langlois
Lire Fernand Ouellette est une expérience en soi. Pas de théorie, pas de sociocritique ou de déconstruction, c’est une poésie inspirée. Le cœur parle à travers la mort, la perte de sa Bien-Aimée. Parler de Dieu, pas tout à fait. La Lumière est présente partout dans l’écriture comme des accords musicaux. C’est une belle et longue lettre personnelle.
Le Réel?

Qu’est-ce que le Réel? L’homme occidental est en dépression. Nous sommes dans l’après-Covid. L’accomplissement de Soi demande un détachement. Un changement de vie. Vivre sans se donner des objectifs, sans poursuivre un idéal. Je pense à l’idée de Montaigne : laisse exercer son attachement sans effort. Savoir agir et ne pas agir. L’ouverture du cœur appartient à ceux qui savent. L’expérience de l’Éveil (de l’Esprit ) c’est tout  ça que l’on retrouve dans ce livre-testament.

La poésie porte l’âme

Ici, je respire à peine, mais

Suffisamment pour esquisser

Un mouvement d’aile,

Lorsqu’une échancrure d’horizon

Laisse planer la lumière qui advient,

M’emmène ailleurs sans m’égarer. (p. 27 )

S’adosser à l’infini

Nous sommes dans l’un et l’autre. Le monde est cyclique. Les cycles de naissance, de mort et de renaissance. C’est le destin de tout homme. Prendre Conscience. Transformer l’Esprit par la poésie, la compassion. Éviter le stress, je contemple le fleuve. Je marche. Je respire. Le karma n’a pas besoin d’écrans, d’images superflues. J’écris doucement sur la page blanche. Je retranscris ces beaux poèmes imprégnés de lumière. Des lambeaux de lumière d’espérance comme à la pointe d’une épée. (1 )

Notre étreinte avait ses ombres

Comme tout nid de lumière.

Le cœur attirait des comètes

Et des mots irradiant,

L’amour, même fragilisé,

S’adossait à l’ infini (p.30 )

Si impuissant, suis-je

Vraiment vivant?

Engagé dans notre avenir?

Ma parole maîtrise-t-elle

De l’impossible

En trouvant des mots de vie,

Choisis comme des repères

Abritant des étoiles (p. 76 )

Dans le deuxième poème choisi (p. 76 ), j’y vois l’extrême faiblesse de la mort. Il est si difficile de survivre surtout maintenant. Vous semblez fatigué malgré le temps qui passe, malgré la perte de votre douce moitié, mais la Lumière reste intact. Elle ne méprise personne. Surtout pas les pauvres, les vieillards et j’ajouterais les jeunes qui sont devenus orphelins sans écran. Votre poésie transforme pour mieux renaître. Votre poésie est une humble musique. Je peux même l’entendre sur quelques notes sur une guitare acoustique.

Sur ma table de nuit

Je lis et relis plusieurs poèmes. Une larme tombe en lisant Destin : Vois, je suis prêt de toi sans destin, sinon celui de te rejoindre (p. 72 ) ou les anges au regard vif veillent à l’orée de l’esprit préparent des merveilles purifiantes (p. 106 ). Entrer en Dieu (le mot que l’on n’ose prononcer )comme on glisse dans le rêve de l’infini. Il n’y a pas de mise en marché de Dieu. Dans la nuit totale, Dieu fait son nid. C’est un cadeau. Avez-vous la foi? La folie pure de croire. Une manière de voir le monde, de l’espérer. L’indécence de prier en marge du vent. L’amour c’est toi, moi, Dieu, l’Autre, la Vie. Et cette musique du cœur surtout. Vous le direz dans un autre poème (2008 )

Encerclant comme une aura

Le cœur et l’âme,

Comme les êtres qui chantent

Leur aire, leur ascension  (2 )

Et Les heures…

Du 23 janvier au 23 février 1986, vous avez écrit un livre-culte, Les heures (prix littéraire du Gouverneur général ) Vous parliez déjà de l’esprit (p. 85 ), de lumière (p. 101 ). Ce livre que j’ai lu dans les années 90 a été important pour moi (3 ). Le poète Jean-Marc Fréchette était votre ami. Il me parlait de votre solitude, de votre conversion…

Vous êtes un grand poète mystique pour moi.

Notes
  1. Christian Bobin, Autoportrait au radiateur Folio, 1999.
  2. Fernand Ouellette, Présence du large  L’hexagone, 2008.
  3. Fernand Ouellette, Les heures  L’hexagone, 1987.

Fernand Ouellette, Vers l’embellie, (2017-2022 ). Les éditions

De La Grenouillère, 2023.

Fernand Ouellette, écrivain (Montréal, 24 septembre 1930). Un des intellectuels les plus actifs de sa génération. Cofondateur et membre du comité de rédaction de Liberté, en 1959, il crée avec Jean-Guy Pilon la Rencontre québécoise internationale des écrivains. Membre de la Commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec (1966-1968), réalisateur d’émissions culturelles à Radio-Canada, il est écrivain en résidence ou professeur invité dans plusieurs universités.

Ses recueils de poésie, publiés aux Éditions de l’Hexagone, notamment Ces anges de sang (1955), Le Soleil sous la mort (1965), Dans le sombre (1967), Ici, ailleurs, la lumière (1977), ont été rassemblés dans Poésie (1972) et En la nuit la mer (1981). Ses plus récentes publications de poésie et d’essais comptent parmi ses meilleures œuvres : les Heures (1987), les dernières heures d’un fils avec son père; Ouvertures (1988) ainsi que Commencements (1992). Métaphysique et mystique, la poésie de Ouellette est profondément incarnée, contrastée, érotique, remplie d’images intuitives. Sa quête de l’absolu s’inspire des Romantiques allemands — voir Depuis Novalis : errance et gloses (1973) – alors que ses exigences rigoureuses se rapprochent de celles de Pierre-Jean Jouve.

Bien que Ouellette remporte trois prix littéraires du gouverneur général, il n’en accepte que deux, dont un pour Lucie ou un midi en novembre en 1985 et un autre pour Les Heures en 1987. Il remporte le prix Athanase-David en 1987, la médaille de la Ville de Laval en 1992, le prix Duvernay de la Société Saint-Jean-Baptiste en 1994, le prix Gilles-Corbeil en 2002 et le Prix Alain-Grandbois de l’Académie des lettres du Québec en 2006. En 2005, il est nommé Chevalier de l’ Ordre national du Québec.

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Ricardo Langlois

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com