//Grégoire Delacourt, Mon père, suivi de Lucas dit

Grégoire Delacourt, Mon père, suivi de Lucas dit

Ricardo Langlois
Roman qui dérange. « Mon père » paraît en même temps que les affaires de pédophilie qui touchent l’Église catholique. Huis clos entre un père et un prêtre qui a violé son fils de dix ans.

À la recherche du coupable, le père décide de se venger du prêtre et lui fait avouer sa faute. On s’enfonce avec ce père fou de chagrin dans une spirale infernale. Il faut lire la puissance des mots, l’interprétation et l’intention presque philosophique de la notion du mal. Parce que cette notion est de plus en plus galvaudée depuis quelque temps. « Je suis fils de deux mille ans de honte. Deux mille ans de cendres sur le front, de cadavres sur le dos. Je suis l’enfant que l’on accueillera toujours, à qui l’on parle toujours, car ici-bas, c’est la repentance qui compte et non l’abomination du crime. » (p. 35)

Et puis il y a une autre histoire dans l’histoire. On décode la raison profonde de cette filiation, d’une beauté rare. Le petit Benjamin sera l’enfant rêvé, l’image parfaite. On remonte tout doucement jusqu’à la violence de la Bible, au « Sacrifice d’Abraham ». (p. 47) L’auteur cite abondamment la Bible et saint Augustin (p96)Cette lecture ne sera pas de tout repos pour le lecteur. On lui demande d’avoir de la compassion envers Édouard, de comprendre la rage qui l’anime (je pensais parfois à des livres de Stephen King). Est-il possible de comparer lhistoire d’Abraham avec celle de son fils ? Le père est dévasté quand l’innommable frappe son enfant.

Le monde est un spectacle de cruauté. La vie est une métaphore avec des mouvements entre la volonté de vivre l’amour et la souffrance. Personne n’échappe à l’essence du réel. Malgré tout, il y a l’amour et l’instinct sexuel. La planète devient froide surtout quand on parle de la petite enfance. Il y a une déflagration profonde qui se transforme en une apocalypse avec le temps. Grégoire Delacourt a commencé à écrire son premier roman à l’âge de 50 ans (1)… il raconte son passé trouble avec une femme puis dans cette histoire, je l’imagine racontant son enfance. Éthique de la vérité ? Au nom de qui ? De quoi ? Le prêtre se noie dans des mots. Benjamin était différent, en retrait et c’est là que tout commence, y compris une amitié improbable. « Une relation au nom de Dieu » (p. 109) Le prêtre a donné le sourire au petit Benjamin (la joie cachée). On pense même à une pièce de théâtre de Henry de Montherlant.

« J’ai désiré une immense tendresse avec lui et je comprends très bien que vous ne compreniez pas ce désir qui est aussi une souffrance. Le catéchisme de l’Église enseigne que l’abstinence comporte un apprentissage de la maîtrise de soi. » (p. 114.) Nous sommes à la lisière des corps. S’affranchir de l’enfance perdue. Survivre par la croyance. Le silence est-il une arme ? Comment échapper au désir ? L’auteur nous tient en haleine par une exploration fabuleuse du désespoir. Brûlure de l’interdiction ou de la sodomie. (Oui, c’est insupportable, c’est suffocant.) Les mots tombent dans l’effroi. Ils sont la dégénérescence. Ils sont « la fin du monde ». (p. 170.)

C’est un livre perturbant. On zoome sur la vie secrète des prêtres. On pense aux orphelins de Duplessis. Où est le Beau ? Le Vrai dans l’Absolu ? N’est-ce pas une certaine image de notre société ? Une leçon ? La révolte de l’Esprit sur l’intelligence divine ? À chacun de vous d’émettre votre opinion sur le Pardon. (2)

Notes

1.Grégoire Delancourt, « Mon père, suivi de Lucas dit », Livre de Poche, 2020.

2.Grégoire Delacourt publie son premier roman en 2011, à l’âge de 50 ans. « L’écrivain de la famille » sera vendu à près de 120 000 exemplaires. En 2012, il se vendra 500 000 exemplaires de « La liste de mes envies ». Delacourt dira en entrevue que les livres peuvent changer des vies.

3.J’ai pensé à un extrait de « Renversements », un essai de René Lapierre publié en 2011 : « des gouffres silencieux de cruauté. On se rappelle Gorki : le bonheur n’existe pas… Mais il existe la paix de l’âme ». (p. 116)

Las Olas
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