//Hélène Dorion, Mes forêts

Hélène Dorion, Mes forêts

Ricardo Langlois
L’écriture d’Hélène Dorion, un coup de foudre.

J’étais étudiant à l’UQAM. Je connaissais tout d’Anne Hébert et de Saint-Denys Garneau. Il me fallait plus de livres encore pour trouver mon chemin, pour m’aider à survivre dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. C’est un ami dans un cours (presque le sosie de Nelligan) qui m’a suggéré « Un visage appuyé contre le monde » d’Hélène Dorion. Dès les premières pages, j’ai été ému. « Je redescends jusqu’à la blessure du monde commencée depuis toujours, scellée à ce que nous sommes. » (1)

La lenteur

« Mes forêts » cristallise un style. C’est une forme d’intériorité, un souci du mieux-vivre. C’est une célébration de nos racines, loin de la rumeur urbaine, du désordre, des banlieues, des réseaux bitumés et de l’heure de pointe. Tout est fluidité et lenteur à l’intérieur du poème :

« La forêt rêve-t-elle

alors que j’avance

à petits pas

de l’autre côté de la nuit. » (2)

J’ai pensé à Paul Chamberland. Un bout de poème banal qui me revient. Je l’ai souligné :
« Ici. Maintenant. Parfois
S’élève depuis l’humus profond
Une fraîche et subtile embellie (…)
Otages consentants d’une réalité que nous croyons Plus sûre que les légendes. » (3)

Dans les quarante premières pages, il y a l’observation, la brutalité presque sauvage de « ses forêts ». Nous sommes au cœur de son territoire.  « Un champ silencieux de naissance et de morts. » (4)

Le bruit du monde

Un long poème de cinq pages qui exprime ce temps d’un autre temps. Il faut écouter la poétesse :

« Écoute la lumière se pose

sur ton visage l’âme des choses ne laisse

sa trace que dans le silence. » (5)

Il y a cette vie qui s’illumine dans l’absence. Les phrases qui tombent de l’abîme.  Le bruit du monde qui m’arrache à la nuit des temps. Où est la vérité ? Où est la fleur de ta présence ? Existe-t-il un bateau pour les âmes perdues ? Pour les âmes fragiles ? La poésie révèle le langage de la lumière. Je ne peux qu’espérer que cette source serve à la survie de l’humanité. Avec Hélène Dorion, je m’éloigne du concept des idées, du politique, du dialectique et de l’éphémère. J’ai besoin de cette passion pour m’éloigner des ténèbres. Existe-t-il « un chemin de chair et marées de l’esprit, un verbe qui se conjugue lentement loin de Facebook, Instagram,Twitter. » ? (6)

Refermer la blessure

Je me suis levé en pleine nuit. J’ai encore pensé à vous dans « Vos forêts ». Vos cahiers d’écriture ressemblent à des recueils de prières. Qui vous a appris à écrire ce monde de désespérance ?

« Est-ce les oiseaux prophétiques ?

ceux qui habitent sous la terre

et qui changent le cœur en roc. » (7)

Quelquefois, il m’arrive de relire vos poèmes. Je les recopie ensuite, comme un écolier. J’ai conservé cette habitude depuis le CÉGEP. Votre écriture m’apporte l’espoir. Elle me guérit des maux de ma petite enfance et des fleurs fanées qui habitent mon antichambre. Votre poésie m’habite jusque dans le sourire de ma mère. Je m’endors en pensant à « Vos forêts ». Il me revient toujours des fragments d’une grande puissance d’évocation :

« La longue marche du savoir
De l’argile à l’or de l’âge d’airain
à l’âge de fer de la roue
jusqu’à l’ère numérique sont venus les anges tristes et les tours blessées La colère de lourds printemps L’invisible bourreau. » (8)

Comment le poème peut-il survivre dans l’étroitesse ? Dans ce monde d’images ? Nous nous sommes perdus en chemin. Comment allons-nous ressusciter à ce que nous sommes véritablement ?

Notes
1. Hélène Dorion, Un visage appuyé contre le monde, Le Noroît, 1990. P. 27
2. Hélène Dorion, Mes forêts, Éditions Bruno Doucey, p. 39
3. Paul Chamberland, Au seuil d’une autre terre, Le Noroît, 2003.
4. Hélène Dorion, Mes forêts, p. 41.
5. Idem. p. 48.
6. Idem. p. 53.
7. Christian Bobin, Noireclaire, Folio 2018.
8. Hélène Dorion, Mes forêts, p. 111.

Née au Québec en 1958, Hélène Dorion a publié une vingtaine d’ouvrages de poésie, ainsi que des romans, des récits, des essais qui l’ont fait connaître dans divers pays et traduits en dix langues. Son dernier roman Pas même le bruit d’un fleuve a eu une très belle critique sur notre site.

Hélène Dorion, Mes forêts, Éditions Bruno Doucey. 2021.

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