//Henri Lazure. [Nouvelle] (Texte no. 12)

Henri Lazure. [Nouvelle] (Texte no. 12)

Robert Clavet

Le trafiquant rassura Henri à propos d’Angéline, et promit perfidement que celui-ci allait revoir cette dernière aussitôt après avoir relaté les faits et gestes des deux hommes qui s’étaient enfuis. Henri raconta donc ce qu’il avait vu et entendu. En particulier, il rapporta les propos de celui qui avait parlé de la mort du fils de son boss. En entendant cela, le caïd devint vert de rage, mais ne put retenir quelques larmes. Sous le coup d’une sorte d’inspiration, Henri informa son vis-à-vis de son don de médiumnité et lui offrit de le mettre en contact avec son garçon décédé. « La Santeria », pensa le gangster, qui avait déjà été en contact avec une sorte de Vaudou durant sa jeunesse. Bien qu’incrédule, il ne put néanmoins s’empêcher de dire : « Si tu réussis ça, je vous libère tous les trois. »

Le nouveau médium entra en transe et prit contact avec une entité. Surpris par l’audace de son élève, Rodrigue s’inquiéta du manque de préparation de celui-ci. Étant donné qu’un médium doit avoir surmonté ses résistances intérieures pour pouvoir élever sans dommages son taux vibratoire, il s’associa énergétiquement à Henri, de manière à ce que l’entité se manifestât directement au père. Après un moment, dans le silence du cachot de fortune, le geôlier se mit apparemment à voir et à entendre des choses. Il pleura abondamment. Revenu à lui, il enleva leur chaîne aux prisonniers et promit de les libérer dès le lendemain.
— Et Angéline ? demanda Henri, vibrant d’émotions.
— Vous allez la retrouver à l’hôtel où vous allez être conduits demain matin.

Étendu sur un matelas de fortune, Henri se répétait : « Une nuit encore. Une seule nuit. » Il pensa à ce jour béni où un passant hirsute enveloppé d’un manteau délabré l’avait attiré vers une vie nouvelle. Il se rappela son premier passage au Restaurant du Vieux Phare, où il avait vu Angéline pour la première fois. Il se souvint de l’arrivée du vieux gardien alors que, blotti dans sa limousine et transi de froid, le sommeil l’entraînait vers une mort certaine. Mais surtout, il revécut par la pensée ce fameux soir où il avait avoué son amour à Angéline.

Le matin venu, les deux médiums furent amenés dans le stationnement intérieur d’un grand hôtel. Là, un sbire leur enleva leurs bandeaux, en disant : « Attendez cinq minutes. Vous pourrez ensuite monter et retrouver votre amie. » Après un interminable cinq minutes, les deux médiums se hâtèrent vers le hall. La rescapée, le teint pâle et le corps amaigri, accourut vers eux. Pétri d’émotions, Henri la prit dans ses bras. Rodrigue se réjouissait d’avance de répandre la bonne nouvelle.

De retour à la maison aux deux pignons, Angéline se mit à accorder une attention inhabituelle au quotidien. Il faut dire qu’elle avait retrouvé sa résidence dans un état impeccable. En effet, d’une façon concertée, la fraternité avait entretenu minutieusement les lieux et même réalisé quelques rénovations. Lorsqu’Henri offrit à son amoureuse de demeurer encore quelque temps auprès d’elle, celle-ci répondit : « Chez moi, c’est chez toi. Tu restes le temps que tu veux. » Il n’en fallait pas plus pour que le nouveau célibataire choisisse d’habiter définitivement avec la femme de ses rêves. Depuis leur retrouvaille, il avait toutefois observé que celle-ci était plus renfermée qu’avant. De plus, elle faisait des sauts au moindre bruit, et de bruyants cauchemars à toutes les nuits. L’amoureux ignorait que, peu de temps avant sa libération, à l’insu du caïd, Angéline avait été brutalement violée par un subalterne complètement saoul.

Les mois suivants, la femme éprouvée retrouva peu à peu son assurance et put à nouveau mettre à profit ses connaissances et ses dons. Son anxiété allait en diminuant, mais elle n’arrivait toujours pas à parler du viol dont elle avait été victime. Même en sachant parfaitement qu’elle n’était en rien coupable, elle éprouvait un sentiment de honte. Elle était toutefois convaincue que le temps allait accomplir son œuvre. Dans la vie de tous les jours, conscient que sa bien-aimée vivait secrètement quelque chose de difficile, Henri la secondait de son mieux. Avec le sentiment de vivre une période transitoire, le couple laissait couler les jours.

Le nouveau Spirite dépendit de moins en moins de la présence d’un tuteur. Il avait réalisé que la plus importante autorité se trouve en notre âme. Il était de plus en plus apte à devenir un aidant. Un jour, il fit un rêve particulièrement poignant : il était interrogé du regard par Metranek, sans qu’il ne pût répondre quoi que ce soit. Après en avoir parlé à Angéline, celle-ci dit sans hésiter : « Le temps est venu de te consacrer à ta mission. » Peu de temps après, le couple fut convoqué au mini-village. Une cérémonie ritualisée avait été organisée pour désigner officiellement Henri comme le remplaçant de Metranek. À cette occasion, le nouveau Maître reçut un long manteau gris, plié avec précaution et présenté avec solennité, en souvenir du vieux Roumain qui avait initié Metranek. On lui attribua officiellement le pseudonyme de Petranek et lui remit une bague en or surmontée d’un pavé de diamants, symbole de la nostalgie de la Patrie céleste. À la fin de la rencontre, après être entré en transe, Henri déclara avec une belle assurance : « J’ai reçu un message. À l’intérieur de ce bâtiment, il y a un passage énergétique que les Esprits utilisent pour passer du plan astral au plan physique. Les anciens l’appelaient le « canal de Dieu ». » La fraternité recommença leurs rencontres régulières : des conférences le matin, des séances spirites le soir.

Quelques mois plus tard, une nouvelle inquiétante s’abattit : des coupes à blanc allaient être pratiquées tout autour du mini-village. Cela signifiait que c’en était fini de la discrétion, et pour de nombreuses années. Avec de grands efforts, le village pourrait toujours être déménagé, mais pas le « canal de Dieu ». Tous y allèrent de leurs opinions, mais le problème semblait insoluble. Les terres à bois jouxtant le mini-village n’étaient pas à vendre et la décision de leurs propriétaires de récolter les arbres, maintenant arrivés à maturité, était irrévocable. Mais Angéline eut finalement une idée. Ancienne militante dans « Opération dignité », un organisme voulant empêcher la fermeture de petits villages du Bas-Saint-Laurent, elle avait appris les avantages de l’aménagement forestier durable, consistant en des coupes sélectives plutôt que des coupes à blanc. Elle suggéra de proposer cette approche aux propriétaires, en arguant les ravages de l’érosion et la sauvegarde de la biodiversité. En se présentant comme les porte-parole d’un soi-disant Centre de méditation, Henri et Angéline allèrent les rencontrer.

Après de houleux débats, les propriétaires acceptèrent l’idée de coupes sélectives, sous réserve d’être remboursés pour les coûts supplémentaires. Un dédommagement allait aussi devoir être payé pour le maintien d’une couronne forestière autour du camp. Tous les membres de la confrérie étant prêts à contribuer, l’affaire fut conclue. Le « canal de Dieu » était préservé, mais cela allait diminuer en importance. Au fond de notre cœur, réalisa finalement le nouveau Maître, il y a une présence qui est plus nous-mêmes que nous-mêmes : le véritable « canal de Dieu » se trouve en notre âme, et notre corps est son temple.

Henri et Angéline déménagèrent dans la Ville de Québec, où ils ouvrirent un cabinet de consultation en vue de venir en aide aux personnes mourantes ou endeuillées. La fraternité spirite loua la maison aux deux pignons et en fit son centre administratif. De plus, celle-ci allait servir de maison de retraite à Rodrigue et à Benjamin. Lorsqu’il y avait une activité au mini-village, Angéline accompagnait presque toujours son conjoint. Celui-ci devint un excellent aidant et un médium puissant. Il poursuivit l’œuvre de Metranek avec brio. Il professait que l’espérance se conjugue au présent, que la beauté du monde est une épiphanie de l’éternité, qu’aimer transfigure le monde par l’expérience de la beauté, qui fait voir l’invisible par le visible.

Angéline finit par raconter à Henri la tragique expérience du viol dont elle avait été victime. Elle n’épargna aucun détail, en particulier l’aspect répugnant de ce gros homme malodorant et complètement saoul qui l’avait prise brutalement, sans se soucier de la chaîne qui la meurtrissait. À la fin de ce terrible récit, Henri, les yeux plein d’eau, dit tout simplement, en ouvrant les bras : « Mon amour. Mon bel amour. » Angéline alla se blottir contre lui, dans un élan qui, cette fois, ne souffrit d’aucune réserve. On aurait dit que leur amour s’était élargi à l’infini.

***

Sur un chemin forestier de Rivière-du-Loup, un camionneur remarqua une limousine noire couverte de neige, et dont les vitres étaient givrées de l’intérieur. Étant donné qu’il n’avait pas neigé depuis l’avant-veille, le véhicule se trouvait donc là depuis au moins deux jours. Le transporteur décida de jeter un coup d’œil. Non sans efforts, il réussit à ouvrir la portière avant. Gisant sur la banquette, le corps gelé d’un homme était couché en chien de fusil, la tête enfouie dans le collet de son manteau, les pieds sous le volant. L’état du cadavre donnait à penser que la mort avait eu lieu depuis plusieurs heures déjà.

FIN

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

C’était le dernier extrait de cette fiction. Nous espérons que celle-ci a su vous distraire.

* Image de Karine Collet

http://lametropole.com/souscription/

Le GustaveLas Olas
Partagez par courriel