//Henri Lazure. [Nouvelle] (Texte no. 9)

Henri Lazure. [Nouvelle] (Texte no. 9)

Robert Clavet

Dans ces entrefaites, étant donné qu’elle n’arrivait pas à rejoindre son fils, Angéline s’était rendue au restaurant mexicain situé près de l’appartement de ce dernier. Comme le jeune homme était connu du personnel et de plusieurs clients hispanophones, elle avait appris que celui-ci avait été hospitalisé. Elle s’était aussitôt rendue à l’hôpital en question. Après quelques tracasseries administratives, elle avait été informée que son garçon, inconscient et intubé, se mourait d’une surdose d’héroïne et d’alcool. Elle avait immédiatement appelé Carla et, aussitôt après avoir loué une chambre au voisinage de l’établissement hospitalier, allait à en faire autant avec Henri. À plusieurs reprises, celui-ci avait exprimé son intention d’aller la rejoindre au plus tôt.

Trois jours plus tard, à l’occasion de sa visite quotidienne à l’hôpital, Angéline fut alertée par une animation inhabituelle. Avec un regard suppliant, elle dévisagea la garde de service. Celle-ci la rassura en lui expliquant que son garçon s’était réveillé. Un peu nerveuse, la maman se rendit auprès de son enfant. Contre toute attente, celui-ci afficha un délicat sourire et dit : « Je te demande pardon, maman. » Les jours suivants, son état général montra des améliorations encourageantes. Le jeune homme offrit à sa mère de loger dans son appartement, plutôt qu’à l’hôtel. Celle-ci fut étonnée de découvrir un penthouse richement aménagé, avec terrasse et vue panoramique. Durant la nuit du septième jour, l’état du jeune patient se détériora rapidement. Vers seize heures, Henri téléphona, comme à chaque jour, mais, cette fois, pour annoncer son arrivée imminente ; mais Angéline ne répondit pas. Surpris, il rejoignit l’infirmière de garde. Celle-ci l’informa de la mort de Ghislain, à quinze heures treize. Elle fit part de son étonnement de ne pas avoir vu Angéline de toute la journée ; seules une certaine Carla et sa fille, aussi à la recherche d’Angéline, s’étaient présentées. Alarmé, Henri prévint la police.

Déjà surveillé à cause d’une affaire d’importation d’héroïne, l’appartement de Ghislain fut immédiatement inspecté. Plusieurs indices du passage d’Angéline furent trouvés, mais aussi des signes de lutte. De plus, le logement avait été fouillé de fond en comble. On informa Henri qu’une enquête avait été ouverte et qu’aucune hypothèse n’était écartée. En se refusant d’envisager le pire, Henri vérifia auprès de la fraternité spirite si l’un d’entre eux ne savait pas quelque chose, mais ce fut peine perdue. Guetté par une insupportable douleur, il imagina toutes sortes de scénarios dans lesquels la disparition de sa bien-aimée n’aurait été qu’un malentendu. Mais, le soir venu, le déni fit place à la stupeur.

L’homme dépité vit ses forces décliner rapidement. Il se sentait coupable de ne pas avoir rejoint plus tôt la femme qu’il aimait. Les tâches les plus simples devinrent des montagnes. Ses « pourquoi » et ses implorations ne trouvant aucun écho, la colère et l’amertume remplirent bientôt son âme. Il se souvenait des enseignements d’Angéline, mais la douleur le rendait sourd à toute sagesse. Ce qu’il avait vu et entendu chez les Spirites ne l’aidait pas non plus : il avait davantage besoin de courage que de connaissances. Tout se passait comme si sa vie avait éclatée en mille miettes et qu’il n’allait plus jamais pouvoir recoller les morceaux. Enfermé dans la solitude, l’homme éprouvé refusait les mots qui jettent un baume sur la douleur. Il savait que toute trajectoire humaine contient ses moments de crise, comme autant d’appels à un plus grand amour, mais cette épreuve semblait trop grande pour lui.

Un certain soir, la stupeur se fit révélatrice d’abîmes lumineux. En particulier, le néophyte se souvint d’une allégorie racontée par Angéline. Cela se passait dans un marécage où vivaient des larves. Celles-ci se demandaient pourquoi aucune n’était revenue après être montée jusqu’à la surface, le long d’une tige de lys. Elles se promirent mutuellement que, la prochaine fois que cela arriverait, la congénère concernée reviendrait raconter ce qui s’est passé. Bientôt, le phénomène se produisit. Mue par un désir incontrôlable, une larve se hissa jusqu’à la surface sur une feuille de lys, et s’y reposa. Elle subit alors une transformation qui fit d’elle une libellule, aux ailes translucides et colorées. Elle essaya de tenir sa promesse, mais le vent l’emporta. Mais, même si elle y était parvenue, ses semblables auraient-elles pu reconnaître comme l’une des leurs, une créature aussi radieuse ?

Tourmenté entre les « cela aurait pu être évité si » et les « que puis-je faire pour être digne de son amour ? », Henri commença à se sentir honteux. La perspective de demeurer dans cet état d’apitoiement sur soi lui devint intolérable. En reconnaissant les forces qui s’étaient retournées contre lui, celles-ci recommencèrent à jouer en sa faveur, car l’énergie est l’énergie, qu’elle soit d’ombre ou de lumière. En acceptant de laisser le temps au temps, il fit sienne cette pensée de Confucius : « Il vaut mieux allumer une petite chandelle que de maudire l’obscurité. »

L’amoureux meurtri n’était pas le seul à pleurer la disparition d’Angéline. Bientôt, il reçut des messages de sympathie de la part de plusieurs Spirites. Ceux-ci n’avaient pas oublié leur nouveau collègue : ils attendaient simplement que celui-ci retrouve un état le rendant capable d’être attentif aux choses fondamentales. C’est facile de dire que la mort est aussi naturelle que la naissance, mais c’est autre chose que de vivre au diapason de cette pensée. Un bon matin, comme si l’amour voulait reprendre ses droits, le nouveau médium eut l’impression de sentir la présence d’Angéline, comme s’il s’agissait d’une partie de lui-même. Quelques heures plus tard, il reçut un appel de Barbara, la conférencière du mini-village. Celle-ci proposa d’aller le rencontrer. Elle se présenta le lendemain, une valise noire à la main. Après avoir donné des nouvelles du mini-village, où les activités habituelles étaient au ralenti, elle déposa la petite malle sur la table de cuisine. Elle en sortit des lampions, un sac de sel de mer, un bâton de sauge blanche, une coquille d’ormeau, un petit brûleur, quelques cônes d’oliban et deux tuniques blanches. Comme elle avait besoin d’une photo d’Angéline, Henri alla chercher la carte de visite que celle-ci lui avait donnée.

La femme au visage émacié enfila une tunique blanche, déposa un morceau d’oliban sur le brûleur et de la sauge dans la coquille. Après avoir assombri la pièce, elle alluma les lampions, l’encens et la sauge. Elle demanda ensuite à Henri de déposer le portrait sur la table. Après avoir pratiqué la respiration profonde, elle entra en transe, les mains au-dessus de la photo. « Angéline est vivante, dit-elle, mais elle est séquestrée et souffrante. » Un flot d’émotions contradictoires submergea Henri : de la joie et de l’espoir, mais aussi de la colère et une soif de vengeance. Barbara tendit la deuxième tunique à Henri et lui dit sans ambages : « Enfile-la, prends ma place et refais le même rituel. » Henri obéit. Tout son corps tressaillit lorsqu’il sentit la présence de sa bien-aimée, mais associée à une incontournable exigence de pardonner aux geôliers, comme si aimer Angéline exigeait cette prodigieuse ouverture du cœur. Barbara avait accompli sa mission. En montrant la valise noire, elle dit : « Elle appartenait à Metranek. Elle est à toi maintenant. »

Enfermée dans un sombre cagibi, Angéline ignorait pourquoi elle avait été enlevée. Grâce à son don, elle avait ressenti le décès de Ghislain. Elle lui envoyait souvent de l’amour par la pensée. Pour tromper sa souffrance, il lui arrivait parfois de visualiser des jardins fleuris dans la cour de magnifiques châteaux, où Henri l’accueillait comme une reine. Si la captive n’avait pas encore subi les derniers outrages, c’était seulement à cause de la crainte du chef des kidnappeurs d’enflammer d’éventuelles représailles.

Entretemps, Carla, aussi ébranlée par la disparition d’Angéline, avait téléphoné à Henri à propos funérailles de Ghislain. Le nouveau Spirite aurait bien voulu lui dire qu’Angéline était vivante; mais comment le faire sans parler de son don ? Il se contenta donc de partager des mots d’espoir, auxquels, aux obsèques, il allait ajouter, de vive voix, ses sincères condoléances. Malgré les aléas de l’existence, mais aussi grâce à ceux-ci, il connaissait de rapides transformations intérieures. En se changeant lui-même, le monde se transfigurait. Désormais moins stressé et moins porté à juger, il en vint à accepter le passé et à s’habituer à marcher sur des chemins traversés d’ombres et de lumières. Grâce au rituel enseigné par Barbara, il reprenait, à chaque soir, un contact subtil avec Angéline. Un de ces soirs, après une journée difficile, Angéline lui dit en songe : « Tu n’es pas seul. C’est par des voies contradictoires que la Puissance profonde du Cosmos agit en nous. Accepte de ne pas tout comprendre. Les périodes obscures sont temporaires, comme ces traversées d’un tunnel par des journées ensoleillées où, d’abord aveuglé par l’obscurité, puis par trop de lumière, tu retrouves enfin un usage normal de la vue. »

Pour parfaire sa formation, le nouveau Spirite reçut, de la part d’un certain Rodrigue, un imprimé portant sur la maîtrise de soi. Compte tenu de la nature délicate de certaines tâches, pouvait-il y lire, les aspirants doivent dominer leur caractère et éviter toute agitation exagérée et tout découragement. On y explique aussi l’importance d’équilibrer action et recueillement. Henri fut frappé par la distinction qu’on y fait entre un sentimentalisme ordinaire et l’amour véritable, canal de l’amour divin. Pour conjurer ses doutes sur ses propres capacités, il relut plusieurs fois ce passage : « Une fois engagés sur le sentier, les néophytes sont pris en charge par un aide invisible, de manière à ce que les événements de la vie favorisent un mouvement vers des éveils de plus en plus grands. » On y note aussi que les aidants, étant mus par un choix libre inspiré par l’amour, sont appelés à se libérer du mirage des récompenses et des louanges, instruments de la fanatisation, et à assumer la complète responsabilité de leurs actes. En avançant sur le sentier, y explique-t-on encore, toute bigoterie et toute propension au zèle religieux laissent place à l’indépendance intellectuelle et à la tolérance.

Peu après, Henri fut invité au restaurant par le mystérieux Rodrigue. Élégamment vêtu, celui-ci avait les yeux d’un bleu profond, qu’on aurait dit dotés d’un pouvoir hypnotique. Le néophyte se souvint de lui : il s’agissait du conducteur de l’automobile où se trouvait Metranek, dans le stationnement du mini village. L’homme aux yeux bleus raconta avoir vécu quelques années en France, aux côtés de Metranek et de Benjamin, avant d’émigrer au Canada. Il informa son invité que, dans trois jours, allait avoir lieu une rencontre au Restaurant du Vieux Phare, en vue de venir en aide à Angéline. De plus, comme Henri avait déjà exprimé le désir d’aider les personnes endeuillées, il offrit de lui donner une formation pour l’aider à réaliser ce projet. Henri eut l’impression que les étoiles s’enlignaient enfin favorablement. Comme jamais, il se mit à espérer revoir sa bien-aimée. Il se voyait déjà faire équipe avec celle-ci : lui, en aide aux personnes endeuillées ; elle, en aide aux personnes mourantes.

Cette nuit-là, Henri fit un rêve étonnant. Dans un monde où tout se passait à une vitesse accélérée, il vit, dans un champ immense, des milliers de fleurs miraculeusement dotées de conscience et capables de communiquer entre elles. Tantôt, en donnant lieu aux jubilations d’une naissance, un bouton éclatait et donnait une nouvelle fleur. Tantôt, à l’inverse, une fleur s’étiolait et mourrait, mais se mettait presque aussitôt à germer. Tantôt le soleil se levait, tantôt se couchait. Tantôt la joie, tantôt la tristesse. Tantôt la vie, tantôt la mort. Mais toujours la vibration précieuse de l’existence. ​​À suivre.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

Nous vous donnons rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de cette histoire.

Le Gustave
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