//Jean-Marc Fréchette, poète 1943-2020

Jean-Marc Fréchette, poète 1943-2020

Ricardo Langlois
Je m’ennuie de toi, Jean-Marc. Tu es parti comme un ange vers le Royaume, je n’en doute pas une seconde. Depuis notre première rencontre en 1996, sans t’en rendre compte, tu étais devenu mon professeur de poésie. Chaque homme creuse son monde dans les couloirs sombres de sa propre voie.

Toi, qui avais vécu en France, en Italie et aux Indes, tu étais revenu au Québec pour poursuivre ta mission de poète. On écrit de la poésie pour l’amour, la peine, la solitude. Toi, tu écrivais des lettres à Dieu.

Dans ton recueil Foudre Nuptiale (2016), Georges Leroux écrit en postface : seul écrit Rilke, il peut amorcer avec prescience la louange infinie. Il relit Héraclite et entend la leçon infinie. Il relit Héraclite et entend la leçon de la coïncidence de l’éternité et du temps… Plus loin, tu diras : épiphanie somptueuse de la révélation mythique (1). Ton écriture n’appartient pas au 21e siècle. Pour toi, le poème est illumination. La poésie n’est pas un jeu. C’est une rencontre avec l’au-delà. La poésie est un laboratoire. Images de profondeurs de l’Esprit (à fleur de mots, de rythmes, de figures). Ces matins avaient la transparence heureuse du Dieu. Des oiseaux perçaient l’espace liquide (Foudre Nuptiale, p47).  Chaque fois que je lisais un de tes livres, je voyais l’horizon rapetisser. Chaque fois que je fermais un de tes livres, j’étais dans cette autre vie. Dans ma chambre, les trompettes de Jéricho annonçaient la fin d’un monde pour un Autre Monde.

On ne rêve plus. On marche sans savoir où nous allons. Tu me parlais de ton Souffle. Tu disais que le poème arrivait soudainement. Inspiration comme le souffle de l’Esprit. Je t’écoutais religieusement. J’écoutais la nostalgie en toi. Tu aimais me parler d’Anne Hébert, de Rina Lasnier, de Saint Denys Garneau. Tu étais comme moi, tu avais peur du Vide. Dans ton antichambre tu écrivais des lettres d’amour et de reconnaissance à Dieu (un peu comme Christian Bobin). Tu aimais aussi prier à la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes au centre-ville. On se donnait rendez-vous ; à chacune de nos conversations téléphoniques, tu disais à quel point tu m’aimais (que j’étais spécial, que j’avais un don). À l’automne 2019, tu publiais ton dernier recueil, Partition de l’Ange. Tu m’as donné ton livre avec cette dédicace : au poète raffiné, au penseur et à l’ami. C’était touchant. Rilke est toujours là en sourdine.

Cœur ébruité. Lange brille de dénuement. L’amour n’est plus qu’un rayon d’or perçant le nuage originel (p. 20). Dans la saison de l’Offrande, tu as fait allusion aux vergers, aux échelles pleines d’anges et de rires (p. 66). J’ai pensé à Vergers de Rilke, son verger de syllabes symétriques. Ce verger qui fait le bonheur de l’été. Tellement humble, tu disais que tes livres se vendaient peu et que ton lectorat se trouvait en France où tu avais vécu quelques années (dans un grenier bien aménagé). C’était ta vie. Tu vivais dans un monde parallèle. Tu as passé ton existence à aimer Dieu, à goûter des fragments de Lumière.   Finalement, tu aimais aussi les guides spirituels. Tu as vécu deux ans à l’ashram de Sri Aurobindo en Inde. Tu possédais ce don de la foi que les Québécois ont malheureusement perdu. Tu parlais avec candeur de la miséricorde de Dieu. La spiritualité s’accomplit dans l’Ici et maintenant. Il faut remercier Dieu (la Vie) c’est un cadeau précieux, me disaistu d’un ton paternel.

J’ai eu la chance de te rencontrer quatre jours avant ta mort. Tu avais été hospitalisé. Tu étais méconnaissable. Tu avais demandé à me voir pour mon dernier livre. Je te dois beaucoup, je te dois tout… Je t’aime, Jean-Marc, on se revoit au Royaume.

NOTES

1— Jean-Marc est décédé le 27 février dernier. Sur Le corps infini (anthologie de tes poèmes de 1968 à 1985) Robert Marteau a écrit : Comme un écho dans les collines, comme vignettes et miniatures, telle nous vient, patiente, la poésie de Jean-Marc Fréchette.
2— Postface, Foudre Nuptiale, 2016.
3— Partition de l’Ange p20.
4— Rilke, Vergers, p48 (NRF Gallimard 1978)
5— Partition de l’Ange, Éditions du Noroit, 2019.
Las Olas
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