//Jonathan Reynolds : Abîmes

Jonathan Reynolds : Abîmes

Ricardo Langlois
Jonathan Reynolds est non seulement un éminent écrivain, mais il connaît très bien la jeunesse d’aujourd’hui et le monde du métal. Dans ce récit, il a ce souci rare et généreux de nous faire aimer la musique Heavy Metal à travers une jeunesse en quête de repères.

Pour la compréhension du lecteur, il ajoute une sorte de postface d’une dizaine de pages pour nous expliquer son cheminement personnel. Son propre historique. On est séduit par l’importance qu’il accorde à la musique. Il visualise la genèse pour nous. Son public rejoindra celui de Stephen King (romancier reconnu pour ses nombreuses adaptations cinématographiques) et de Patrick Sénécal (le plus gros vendeur de romans au Québec). Surtout, on ne s’ennuie pas. D’abord, ce fait divers : un accident de voiture en 1971 (en avant-propos : une mise en contexte, tout est possible). Simon, un jeune idéaliste, écrit sur son blogue. Ses descriptions sont minutieuses. À titre d’exemple, sa définition du métal:   » De la vitesse ? De la lourdeur ? Des longs solos ? Du gueulage, du chant d’opéra, du ben ben dark. «  (p. 33).

D’emblée, je suis au septième ciel, à lire un roman sur la musique que j’aime. Lumière d’automne. Main tendue avec un sourire d’ange triste. Parmi les nombreux personnages, je pense à celui de Violette, tourmentée par un rêve qui donne toute son importance au récit. Elle fait tout pour oublier son passé de prostituée. Dans son rêve, elle revoit Frédéric, son premier chum qu’elle croisera au bar Les Katacombes (ce lieu mythique de Montréal ayant fermé ses portes à la fin de 2019). Il y a aussi Simon, le jeune métalleux idéaliste du Saguenay, qui va quitter le nid familial. Il deviendra roadie du groupe l’Abyme.

Les Québécois ont toujours aimé les groupes de métal (on pense à Voivod qui fait une carrière internationale depuis 1984-1985). L’auteur mentionne des noms connus tels que Gorguts, Beyond Creation, Neuraxis ou encore Cradle of Filth. On plonge dans l’univers des réseaux sociaux. S’ensuit une discussion enflammée sur les goûts musicaux entre Kalma 666, MetalFred et Bloodfeast. Il y a le côté sombre de Fred (Frédéric) :  » est-il en dépression, en burn out ?  » (p. 79).

Du mystère et du rêve…

Il est question de rêves, de musique, d’énigme, d’abandon autour du groupe L’Abyme, de ce rêve sans aucune logique. J’ai pensé au poète Baudelaire dans Les fleurs du mal  (Le sommeil est plein de miracles !). L’auteur dénonce de manière subtile :  » l’industrie mainstream qui ne jure que par le party et la beauté physique. » (p169). Il raconte aussi une page de notre histoire : le glissement de terrain à Saint-Jean-Vianney (p175), un élément apportant un sens profond à cette fiction.

Ce roman noir est bien ficelé. On l’aime pour sa quête sur la musique rock et les états d’âme des protagonistes, et son imaginaire qui oscille constamment entre le Bien et le Mal. Je salue l’auteur, habile et intelligent, pour sa plume, sa rébellion et son zoom inventif. J’ai été témoin d’un récit qui me rappelle cette phrase du poète Rimbaud : la musique savante manque à notre désir.

Notes

1. Jonathan Reynolds est cofondateur de la maison d’édition Les Six Brumes. Il est auteur de littérature d’horreur québécoise en plus d’avoir publié de nombreux romans jeunesse, et des nouvelles dans des revues. En 2014, il a remporté le prix Aurora-Boréal pour son livre La légende de McNeil  publié chez Les Six Brumes, 2013).
2. Jonathan Reynolds, Abîmes, Éditions Alire, 2020.
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