Kevin Lambert, Tu aimeras ce que tu as tué

Kevin Lambert sera mon héros. « Il distribue des fluides. Il échappe à tous les châtiments. Il essaie d’être cohérent avec son génie » (1). Le ciel de Chicoutimi est en train de s’effondrer, mais il reste debout dans la tempête. Viols, meurtres, sexe gay, cynisme de l’idéal adolescent. La blessure existentielle deviendra un long poème lyrique et surréaliste.
Détester Chicoutimi

« Je suis à Chicoutimi, mais je suis aussi ailleurs ; dans les moments les plus noirs de la nuit noire » (2). Partout, Kevin carbure à la haine, à la tristesse. Malgré tout, et c’est plus fort que moi, je le comprends. Je voudrais être son ami. À partir de la page 79, je lis ma propre histoire. Je me souviens d’une rencontre avec le psy. Lui, c’est la violence compulsive. Ils n’arriveront jamais à m’expliquer complètement. Cette impression m’a hanté jusqu’à mes 18 ans. Qu’est-ce que je fous ici ? Il déjoue le système. Il est amoureux. Il a huit ans avec un couteau dans le ventre. Almanach et Faldistoire, jeunes et précoces, ont tout en commun : « On a les mêmes Pokémon préférés. On connaît les paroles de la chanson par cœur, les mêmes boxers de Batman. »(3). Pour moi, c’est un Éros foudroyant.

Le 11 septembre 2001

Après le 11 septembre, comment vivre ? « Vivre dans un nouvel ordre amoureux » (4). Comment construire une société meilleure ? Comment redéfinir son rôle dans un Chicoutimi qui est constamment mutilé. « Que des configurations improbables » (5). Le chapitre d’ouverture dépeint un Chicoutimi qui ressemble étrangement à la banlieue de mon adolescence. Je fuguais à Montréal. Kevin ou Faldistoire (il change de prénom au cours du récit), lui, cherche la mort. « Je cherche le ciel pour mieux le maudire je veux te saisir entière, Chicoutimi pour connaître le visage de celle que j’haïs. J’ai hâte de te voir ravagée. » (6) Mais notre héros est un contestataire. C’est un vampire. Peu importe la mort. « Il est immunisé contre le soleil quelle rage ! » (7)

La mort d’Almanach

Son meilleur ami va mourir. On parle d’un accident provoqué par l’auteur. La police donne une autre version des faits. Une chanson des Doors (on devine la pièce « The End »). Je m’arrête ici. Une larme coule sur ma joue. Ce livre m’aura appris à goûter le vent, à tolérer le manque. L’inestimable prix qu’il faut donner à la vie. Le cycle de la douleur porte des fruits insondables. Je le dis (et je le souligne), en plein déluge, ce livre est une leçon de vie. Même dans l’impossible, cet impossible qui mène au néant. La souffrance qui traîne partout. Les affects dans l’écriture, dans l’orientation sexuelle. Dans l’inconscient du roman, il y a de la beauté. Un souffle d’une grande puissance. Je compte les pulsations qui pulvérisent mon petit cœur. Il me ranime. J’ai rarement autant aimé un roman.

Notes

1. André Roy, L’accélérateur d’intensité, Les herbes rouges 2019.
2. Kevin Lambert, Tu aimeras ce que tu as tué. P. 61. 3. Idem, p. 106.
4. Michel Onfray, La puissance d’exister, p. 173.
5. Idem. p. 174.
6. Kevin Lambert, Tu aimeras ce que tu as tué. p. 126.
7. Alexandro Jodorowsky, Les araignées sans mémoire et autres fables paniques. Albin Michel, 2010. P. 70.

Le roman Tu aimeras ce que tu as tué est nominé pour le prix Medicis. Écrit à l’âge de 25 ans, ce roman a reçu plusieurs prix. Réédité en 2021. Son deuxième roman Querelle de Brest a reçu de nombreux prix. On peut lire mon commentaire sur notre site.

Kevin Lambert, Tu aimeras ce que tu as tué, Héliotrope, 2021 rééditions.

Las Olas

Ricardo Langlois

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com