//La spiritualité créatrice (Texte no. 10)

La spiritualité créatrice (Texte no. 10)

Robert Clavet

En particulier pour ceux que les impératifs de succès extérieurs dépossèdent d’eux-mêmes, la spiritualité créatrice est une puissance libératrice.

La mort violente de Jésus a fait figure d’épreuve de vérité qui l’a élevée au rang d’événement révélateur. Désormais, le compagnonnage de proximité est remplacé par une Église internationale. Dès lors, il n’a plus suffi de parler du prédicateur de Galilée ou de l’homme de Nazareth : on attribua en effet à Jésus l’ensemble des titres que le judaïsme avait inventés pour désigner le sauveur politico-religieux d’Israël, à savoir le « Fils de l’homme », le « Christ » (du latin Christus et du grec Christos (« oint »)) traduit par « messie » en hébreu et, par extension, « personne consacrée par une onction de Dieu ». Tout cela aurait eu l’allure d’une récupération religieuse complète si ce n’eut été de « la folie de la Croix », conçue comme une manifestation de la puissance et de la sagesse de Dieu. Alors que les Juifs demandaient des miracles et que les Grecs recherchaient la sagesse, l’Évangile annonce le Christ crucifié, scandale pour les premiers et folie pour les seconds. À Pâques, dans l’esprit de l’expérience mystique de Paul dont le génie créateur fut embrasé par la portée révélatrice de la Croix, Dieu aurait déjoué ceux qui cherchent à prendre la transcendance en otage. Cependant, la pratique du baptême et la célébration codifiée du repas du Seigneur, tôt avérées dans l’histoire du christianisme, allaient bientôt conférer une teinte religieuse aux activités ecclésiales.

Dans les évangiles tels qu’ils nous sont parvenus, la pratique du baptême semble aller de soi. Chez Paul, elle est un événement qui symbolise la conversion du condisciple. Matthieu, dans la finale de son évangile, transmet explicitement l’envoi en mission par le Seigneur ressuscité de baptiser : « …faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… ». Toutefois, l’apparition de la formule trinitaire sans interprétation ni précision de son origine, a de quoi surprendre. Dans son 3e livre, Eusèbe de Césarée (265-339) nous apprend que celle-ci est complètement absente de la version originale en hébreu qui se termine plutôt ainsi : « Allez, faites de toutes les nations des disciples et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » Tout porte à croire que la formule trinitaire a été rajoutée aux alentours du 4siècle. Pour ce qui est du baptême, Paul en développe une première interprétation dans l’épître aux Romains : l’immersion symbolise la mort, et la remontée, la naissance à une vie nouvelle. On y trouve le thème de la promesse selon laquelle, là où les tribulations de la réalisation de soi ont régné dans le désespoir, l’événement de la Croix a fait surabonder la grâce par la révélation de la confiance. En tous ceux qui se réjouissent de la vie en se sachant reconnus inconditionnellement par Dieu, c’est la fin du règne de la fuite et du désespoir. L’Évangéliste suggère l’image d’une greffe implantée dans un tronc qui pousse désormais avec lui : c’est « Christ » qui fournit la sève aux deux troncs. Cette greffe, dont le baptême est un signe extérieur, symbolise une nouvelle compréhension de « ce que nous sommes vraiment ».

Paul ne pose pas le baptême comme une nécessité religieuse et sociale. Il ne semble pas donner à ce rituel d’autre place que celle de rappeler la rupture qu’ont constitué le passage à la confiance et le surgissement de la nouvelle identité d’une personne reconnue qui est fondamentalement libre et responsable. Dans les paroisses naissantes, comme celle de Corinthe, la célébration de la cène ne présente pas un cadre formel : l’assemblée se réunit tout simplement autour d’une table. Les paroles et les gestes que Jésus a accomplis lors du repas précédant son arrestation ne sont pas rappelés à titre de canon liturgique, mais évoqués comme récit fondateur. Le « faite ceci en mémoire de moi » ne désigne pas un acte de conservation, mais une réactualisation créatrice. La symbolique du corps et du sang fonde la métaphore de l’assemblée comme corps, Jésus-Christ étant réellement présent sous la forme d’une communauté reliée par la confiance. Les assemblées doivent veiller à ne pas installer en leur sein les rapports de concurrence qui s’établissent lorsque chacun défend son identité propre et ses intérêts particuliers indépendamment de toute transcendance. Paul encourage une certaine ritualisation pour favoriser la reconnaissance réciproque, mais sans faire du repas du Seigneur un sacrement : on n’y trouve en effet ni serment adressé à la divinité, ni sacrifice, ni évocation de quelque mystère divin, ni espèces consacrées. Pour ce qui est du lavement des pieds, il était, en contexte moyen-oriental, un signe de la reconnaissance de l’autre. Plus tard, le fait que Jésus ait lavé les pieds de ses apôtres symbolisera le don inconditionnel du Ciel à la Terre.

Au repas du Seigneur, tous les convives rompent le pain et font circuler la coupe, sans médiation sacerdotale. Dans sa lettre aux Corinthiens, Paul insiste sur l’importance de rechercher la reconnaissance mutuelle et la confiance; car la continuité créatrice entre le dernier souper de Jésus et les rites post-pascaux est constamment soumise à la tentation d’un retour aux cadres religieux avec sa hiérarchie et ses préjugés. Alors que la religion commande la soumission, la spiritualité créatrice affirme une liberté impliquant l’ouverture du cœur et l’accueil d’une Vérité, Voie et Vie. La révélation d’une justice qui ne juge pas mais rend juste, qui donne sens et identité par la reconnaissance de quiconque met en elle sa confiance, c’est cela la justice du Royaume. La reconnaissance mutuelle ne veut pas dire d’être d’accord avec tout, mais de reconnaître la présence réelle d’une transcendance en toute personne de bonne volonté. La spiritualité est une puissance libératrice pour tous ceux qui sont dépossédés d’eux-mêmes par des impératifs de succès extérieurs, sous l’empire de la mort. Une fois la « pensée captive » embrasée par la grâce, « Christ en nous » (le Soi), concept connu des gnostiques avant Paul, agit dès lors comme moteur de la vie et lui confère un sens. « Jésus-Christ » est omniprésent dans les épîtres pauliniennes, mais on n’y retrouve plus la simplicité profonde des paraboles du prédicateur de Galilée.

La spiritualité créatrice. (Texte no. 10)

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