//La spiritualité créatrice (Texte no. 13)

La spiritualité créatrice (Texte no. 13)

Robert Clavet

« L’équilibre du divin et de l’humain » est au fondement d’une conception de l’être humain allant à l’encontre des idéologies qui établissent une prééminence de l’autorité sur la liberté et la création.

Selon Maxime le Confesseur (580-662), la vraie liberté est un élan passionnel vers le Bien dans l’unité de la connaissance et de l’amour qui produit ses propres raisons selon une logique du cœur. En comparaison, le libre arbitre est une liberté indigente où l’être humain, tourmenté par des désirs contradictoires le rendant hésitant, délibère sur les possibles en vue de choisir le moindre mal. La liberté et la participation aux énergies divines ne s’opposent pas, et l’effort immanent peut s’associer à une vivante transcendance. Le principe d’une seule et même substance divino-humaine en Jésus-Christ symbolise parfaitement l’unité intérieure de l’être humain à l’image du divin; d’où la primauté de la liberté créatrice sur une soumission conduisant à la passivité spirituelle. L’idée de « l’équilibre du divin et de l’humain » implique une vision universalisante où non seulement les facultés morcelées s’unissent dans l’intégrité de la personne, mais où l’unicité mystérieuse de chacun s’accomplit en union avec tous les uniques. La clé de la compréhension du mouvement personnaliste inauguré par Nicolas Berdiaeff (1874-1948) consiste en ceci que l’idée de « personne » se dégage du terme persona (« masque de théâtre », désignant le moi psychologique et le mental) et prend figure d’hypostase consubstantielle à la 2e Personne de la Trinité. En considérant l’être humain comme un être associé à la vie divine, celui-ci est dès lors irréductible à toute définition le réduisant au rang de moyen ou d’instrument. En effet, en étant à la fois Un et Trine, Dieu est, selon la formule d’Olivier Clément (1921-2009), « l’abîme qui révèle partout des abîmes et fait un inconnu de l’être le plus familier ».

Jean Damascène (~676-749), en se référant à Luc et à Marc, montre que la perfection attribuée à Jésus-Christ a passé par la croissance de l’homme Jésus, faisant ainsi ressortir que la rencontre du divin et de l’humain découle non seulement d’une union avec le Logos mais aussi avec l’Esprit. À partir du 9e siècle, la conception christique de l’être humain est considérée de plus en plus dans la perspective de l’intériorisation personnelle dans le Saint-Esprit : le Feu qui transfigure l’humanité de Jésus-Christ et « christifie » l’humanité des êtres humains, est l’Esprit. La nature humaine est appelée à transcender sa nature créée pour communier existentiellement au Dieu personnel qui transcende aussi, par une mystérieuse descente, sa nature incréée pour se donner. Dieu se fait mendiant de la réponse amoureuse de l’être humain et le divin rencontre l’humain. Alors que l’Orient chrétien magnifiait le Saint-Esprit, la théologie occidentale allait plutôt dans le sens d’une conception de la Trinité qui entraîne une diminution en importance de la 3e Personne de la Trinité. En 867, Photius (patriarche de Constantinople) soupçonne, en effet, les Latins d’introduire deux principes dans la Trinité en affirmant que l’Esprit procède du Père et du Fils ensemble et non plus du Père seul au même titre que le Fils, déséquilibrant ainsi la dynamique de l’Unitrinité. Cette diminution en importance du Saint-Esprit a comme conséquence anthropologique de diminuer l’importance de la liberté créatrice au profit d’une nécessité causale permettant à une autorité de prendre la spiritualité en otage. En effet, l’accent étant porté sur l’essence unifiante du Père et du Fils, Dieu apparaît davantage comme une Essence et le mystère de la « toute-présence » dans chaque Personne n’est plus exprimé. Avec une rationalité qui tend à diviser, à établir un rapport causal diminuant l’importance de la participation, l’Occident remplace les perspectives de la déification par un substantialisme qui confère aux idées générales et abstraites la prétention d’accéder aux choses en soi (à l’ontologique), et fait de la grâce (ce don mystérieux où la liberté divine s’associe à la liberté humaine) un effet administrable dans le contexte d’un sacramentalisme mécanisé. Devant cette tendance, dans une perspective divino-humaine, Jean Damascène insiste sur l’expérience unitive de l’Esprit : l’Esprit provient du Père, repose sur le Logos et le manifeste à toute la création dans une procession unifiée des trois Personnes.

Entre le 11e et le 13e siècle, la théologie occidentale s’éloigne de plus de la vision de l’Orient chrétien où la beauté poétique est une invitation à remonter à l’expérientiel, où la spiritualité créatrice passe avant l’assurance d’un savoir contraignant. L’anthropologie divino-humaine affirme en effet la liberté créatrice comme réponse libre et amoureuse à un mystérieux appel. Nicolas Cabasilas (1322-1391) est bouleversé par le feu de l’amour divin qui aimante l’amour des êtres humains. Sa pensée revêt un caractère éminemment existentiel où « l’homme de douleur » est « l’homme de désir ». Dieu devient mendiant et meurt afin que les êtres humains puissent vivre en Lui, et Lui en eux. La connaissance de « ce que nous sommes vraiment » s’accompagne d’un retournement du cœur vers son propre centre où le divin et l’humain se rencontrent. Dans cet esprit, l’idée selon laquelle Dieu aurait créé le mal étant donné sa toute-puissance, prend figure de vaine ratiocination, car Dieu est en nous comme nous sommes en Lui. « L’Aimant » attend une réponse libre de l’Aimé. Grégoire Palamas (1296-1359) distingue l’essence radicalement transcendante de la Trinité comme Unité, et Dieu participable dans ses énergies symbolisé par la dynamique trinitaire. Par sa participation à la vie divine, l’être humain est pénétré de la Liberté incréée de Dieu. Par celle-ci, avec tout ce qui se trouve en lui, incluant l’élan passionnel, il peut vivre l’expérience de la « vraie liberté » comme « pouvoir positif de création ». En insistant sur l’Unitrinité, les Pères orientaux ont exprimé symboliquement Dieu comme Unité au-delà de toute opposition, sans résorption des Personnes dans une unité indifférenciée (chacune des Personnes posant l’autre). En s’opposant avec véhémence à une diminution en importance du Saint-Esprit, ils ont lutté contre l’autoritarisme politico-religieux sans arriver toutefois à contrer la déviance constantinienne qui a entraîné la réaction contemporaine prétendument révolutionnaire d’un autoritarisme antithéiste.

Robert Clavet, LaMetropole.Com

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