//La spiritualité créatrice (Texte no. 7)

La spiritualité créatrice (Texte no. 7)

Robert Clavet

Les paraboles et les tablées de Jésus n’ont pas visé à fonder une religion ; bien au contraire, c’est justement la force créatrice non conformiste du prédicateur de Galilée qui l’a conduit à la crucifixion.

En s’opposant au Temple de Jérusalem, Jésus illustre son désaccord avec une médiation considérée comme une imposture. Dans son enseignement, la soumission à un ensemble de vérités institutionnalisées est remplacée par une attitude existentielle, par une confiance qui fait foi, vécue comme ouverture à la transcendance et au prochain. Tôt après sa mort, il y eut une discontinuité entre son enseignement et les développements du christianisme. Dans les évangiles de Luc et de Matthieu, rédigés entre ~65 et ~90, on découvre que le prédicateur de Galilée enseignait que le Royaume de Dieu est déjà là, qu’il est parmi nous sans la nécessité d’une autorité extérieure. Il se faisait comprendre à l’aide de paraboles dont la trame se tisse essentiellement dans la vie quotidienne, mais dont le sens profond est une invitation à vivre une liberté nouvelle dans un monde où chacun est reconnu comme son prochain.

Par exemple, l’enfant prodigue et son frère aîné avaient en commun de n’avoir pas compris qu’ils étaient fondamentalement libres. L’un avait cru devoir s’éloigner de son père pour trouver la liberté et vivre sa vie, et l’autre devoir rester aux côtés de celui-ci au prix de la liberté. Le premier rentre d’un pays lointain où il avait imaginé pouvoir mieux se réaliser, mais la famine l’avait finalement amené à envier le sort des serviteurs de son père. Le second revient des champs avec le sentiment d’avoir accompli son devoir mais, en arrivant à la maison, il constate que son frère est en train de recevoir une reconnaissance qui, à ses yeux, aurait dû lui revenir. Pour lui, le père incarnait l’autorité à laquelle il fallait se soumettre. La fête organisée pour le retour de son jeune frère signifiait l’échec de son obéissance. Or le père n’incarnait ni l’autorité ni la loi : en lui tout était présence et don. À n’importe quel moment, le fils aîné aurait pu agir par amour, selon son choix, en toute liberté ; et le fils prodigue, avoir la conviction d’être resté présent dans le cœur de son père, même s’il avait décidé de s’éloigner. Le père invite ses deux fils à faire la fête, c’est-à-dire à célébrer la vie. Le conte ne porte aucun jugement moral. Il n’établit aucune hiérarchie basée sur l’autorité. Le père avait donné sa part d’héritage à l’enfant prodigue sans poser de question et l’avait laissé partir. À son retour, il l’accueille avec joie sans demander de compte et fête son retour sans poser de conditions. Puis, il part à la rencontre du fils aîné pris dans son tourment et l’invite sans reproche à participer à sa joie et à sa liberté. La vie ne va pas au mérite ni n’obéit à une logique de la rétribution. Elle est un don qui s’adresse à la liberté, et cela sans la nécessité d’une médiation provenant d’une autorité extérieure.

Dans la parabole du bon Samaritain, un homme qui allait de Jérusalem à Jéricho tombe sur des voleurs qui, l’ayant dévêtu et roué de coups, l’abandonnent à moitié mort. Un prêtre qui passe par là le voit, mais poursuit sa route. Un lévite passe à son tour, et fait de même. Enfin, un Samaritain aperçoit le blessé et en est ému. Il le soigne de son mieux et le conduit à une auberge où il prend encore soin de lui. Le lendemain, il donne 2 deniers à l’aubergiste et lui promet de le payer encore plus si ses soins l’amenaient à dépenser davantage. Le prêtre et le lévite sont des serviteurs du temple ; leur domaine est celui du service religieux, mais leur loi morale semble n’avoir rien à faire avec une personne qui gît au bord du chemin. À l’opposé, non seulement le Samaritain donne les soins urgents mais, avant de poursuivre sa route, s’assure du maintien des soins à l’auberge. Le sens de sa présence n’est pas de faire de lui un médiateur indispensable, mais de symboliser la bénédiction d’une gratuité imprévisible permettant à la victime d’être sauvée. Le Samaritain ne crée pas une relation de dépendance : il s’en va, mais reviendra plus tard alors que, fort probablement, le blessé aura poursuivi sa route. Il symbolise plutôt la promesse de la vie qui s’offre inconditionnellement. La victime du mauvais sort n’a rien eu à dire : tout lui a été donné comme d’une providence qui demeure incognito. L’indifférence du prêtre et du lévite montre que la providence n’est pas le fait d’une religion. La parabole n’invite pas à l’édification d’une institution. Elle fait surgir une victime silencieuse qui bénéficie de la grâce de la vie, sans atteinte à sa liberté.

Dans la parabole des ouvriers de la dernière heure, ceux-ci reçoivent un denier à la fin de la journée tout comme ceux qui travaillaient depuis l’aurore. Ceux-ci croyaient mériter davantage du fait d’avoir peiné plus longtemps, bien qu’il eût été entendu qu’ils recevraient un denier. Sur le plan spirituel, la justice ne se fonde pas sur un état de fait, mais sur la liberté offerte par la vie de parcourir chacun son chemin. Elle ne dépend pas de choses acquises ou à acquérir, mais de la manière dont on le fait, dans le contexte d’un cheminement particulier. Il en va de même dans la parabole de l’homme qui invite à un festin. Lorsque celui-ci fit annoncer à ses nombreux invités que tout était prêt, tous s’excusèrent de ne pouvoir se présenter. En colère, l’hôte demanda à son serviteur d’amener les pauvres, les estropiés, les aveugles et les infirmes dans sa maison pour festoyer. Comme il restait encore de la place, il demanda d’aller par les chemins et d’inviter les indigents qu’on y trouverait. L’intrigue fait état de l’échec de l’appel à une joie à être partagée. Au lieu de se résigner au refus de ses premiers invités ou de refaire plus tard la même tentative, le maître se fait créatif et n’abandonne pas son projet de donner un grand repas, mais en rassemblant cette fois ceux qui s’en réjouissent. Afin que la maison soit remplie, c’est tout le monde qui est invité, symboliquement l’humanité entière, sans exclusions ni préjugés. Nous ne saurons jamais si toutes les paraboles ont été récupérées dans les évangiles. De plus, les études exégétiques laissent ouverte la possibilité que certaines paraboles ne soient pas d’origine, en particulier celles dont l’action ne se passe pas dans la vie quotidienne et qui reflètent une polémique religieuse. Cependant, celles qui mettent des attitudes existentielles à l’épreuve d’événements et de comportements fortuits afin de témoigner de l’incarnation d’une transcendance sans médiation ni condition, sont en parfaite congruence avec le sort subi par le prédicateur de Galilée.

La spiritualité créatrice

Je vous donne rendez-vous une fois la semaine pour la suite de notre rubrique sur la spiritualité créatrice. Je vous invite à me faire parvenir vos questions et commentaires à robertclavet@hotmail.com

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