//La spiritualité créatrice (Texte no. 17)

La spiritualité créatrice (Texte no. 17)

Robert Clavet

Il est incompréhensible qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Et pourtant, l’Univers est là. Ne faut-il pas admettre que la réalité est encore plus riche que ce que nous pouvons en comprendre ?

Nous savons que l’espèce humaine est le résultat de l’évolution de la vie et des espèces. Le créationnisme, qui s’oppose au principe d’évolution du vivant, découle d’une lecture de la Bible qui prend les mythes pour des faits. Bien que les mythes soient exprimés sous forme de récits, leur vérité ne se situe évidemment pas au plan factuel. Fruits de la pensée analogique et symbolique, ils répondent plutôt à des nécessités biologiques, psychiques et culturelles. Par exemple, à partir de l’observation de la nature, plusieurs ont ainsi tenté de traduire l’unité profonde qui réunit le sujet et l’objet, la nature et l’être humain, la matière et l’esprit, les processus naturels et la vie de l’esprit. Cependant, avec le temps, plusieurs mythes et symboles sont devenus de simples signes conventionnels sans lien dynamique avec la sensibilité profonde des gens, en pâture aux faiseurs de discours obscurantistes. À l’opposé, le discours scientifique, caractérisé par l’objectivité, la précision, la méthode et la rigueur, est le discours par excellence pour informer, décrire, expliquer et argumenter, mais sans pouvoir répondre aux questions fondamentales ayant trait au sens de la vie et aux valeurs. Par exemple, Cuvier (1769-1832) définit l’être humain comme « un mammifère de l’ordre des Primates, seule espèce vivante des Hominidés, caractérisé par son cerveau volumineux, sa station verticale, ses mains préhensiles et par une intelligence douée de facultés d’abstraction, de généralisation, et capable d’engendrer le langage articulé. » ; d’intérêt scientifique, cette célèbre définition ne nous apprend toutefois pas comment la conscience humaine a pu en arriver à se remettre elle-même en question et à penser l’Univers comme Totalité.

Chez les Présocratiques (6e au 4s. av. J.-C.), plus qu’une catégorie naturaliste, la physis englobe toute chose, « est le règne de ce qui s’épanouissant vers le dehors demeure en même temps en elle-même » (Heidegger (1889-1976)). Héraclite (4e s. av. J.-C.) parlait de « l’Un-Tout » qui n’est pas la résultante d’une agrégation du multiple, mais une unité originelle dans laquelle toutes choses et leur contraire peuvent apparaître dans leur lumière propre. C’est à travers la métaphore de l’éclair illuminant en un instant toute la scène des êtres qu’Héraclite exprime l’idée de l’unité du Tout. Entre les contraires, s’il y a combat, il n’y a pas rupture mais coappartenance. Malgré la lutte entre les contraires, le logos rattache et unifie « ce qui se tient de soi-même dans la lumière ». « Au commencement était le Logos… » On remarque une proximité chez les anciens grecs entre les notions de « logos » et de « physis ». Sous cet éclairage, le fameux « tout s’écoule » d’Héraclite, souvent interprété comme un mobilisme universel que l’on oppose à l’immobilisme de Parménide, peut être compris autrement. « Tout s’écoule », soit, mais il y a de la permanence chez Héraclite, celle de la Mesure et de la Justice. L’unité de la physis est maintenue au sein même des oppositions, comme le jour et la nuit, la paix et la guerre, l’abondance et la disette : ce qui unit les contraires est le logos. Chez les Présocratiques, « logos » ne signifiait pas « discours » ou « parole », mais plutôt « recueillement », au sens d’une appartenance essentielle entre « penser » et « être ».

Du latin universum (de même sens), le mot « univers » est composé de « uni » (un) et « versum » (tourner). Un univers est « uni – vers », « versé dans une même direction ». Ce qui caractérise l’Univers, c’est son unité. On ne peut pas objectiver l’être et le penser à distance, car l’être et la pensée habitent la même demeure. Leur disjonction a fait perdre le caractère épiphanique (relatif à cela qui apparaît) de la physis et, à la suite d’une sorte de dédoublement, a entraîné une conception indigente de la vérité, celle d’une adéquation dans le discours entre la pensée et l’être. Le visible est une épiphanie de l’invisible. Dans son concept d’Ereignis (ce qui arrive et amène à être proprement soi), Heidegger retrouve le sens de l’épiphanie. L’idée « d’Ereignis » invite à laisser advenir à soi ; à laisser-être avec bienveillance. Il devient le nouveau nom du déploiement originel de l’Univers, de sa venue en présence. Celle-ci advient d’elle-même et par elle-même : elle est pure donation de présence. Mais l’Ereignis est toutefois voilé derrière « l’être-là », « l’être dans le monde ». En se découvrant dans les choses (les étants), l’être disparaît comme « Ereignis » et apparaît comme être de l’étant, mais de la lumière subsiste auprès choses. Le dasein (la réalité humaine) dont parle le philosophe allemand désigne la condition paradoxale de cet être en relation avec les choses, qui croit en l’importance de son être mais est confronté à la mort, qui vit en relation avec ses semblables mais est enfermé dans sa solitude. « L’homme est dans le monde par ses travaux, par ses joies, par son besoin incoercible de comprendre et de s’intéresser à quelque chose » (Heidegger). Ici, la préposition « dans » n’exprime pas la position d’un contenu par rapport à un contenant, mais une relation. L’être humain se voit, se sent, au milieu des existants en train de nouer toutes sortes de rapports. Ces formes multiples manifestent un « auprès-de », auprès et au milieu de ce qui lui est connu et cher. Comme Dasein, l’être humain expérimente des « possibilités ouvertes », comme autant « d’actualisations » d’un senti qui ouvre à la lumière, dans une relation originaire et indivisible.

« L’être-là » n’existe pas d’abord isolément pour entrer ensuite en relation sous un mode représentatif, mais se rapporte d’emblée au monde qui est le sien. « Être-au-monde est le nom même de la transcendance propre au Dasein, qui n’est auprès des choses, d’autrui et de lui-même qu’en se tenant déjà au-delà, soutenant le monde comme ouverture » (Christian Dubois (1928-2017)). Le Dasein est l’éclairé qui éclaire, il est la « clairière ». Confronté à la vacuité de son existence et par contrecoup à la conscience de son être authentique, libre de se choisir soi-même, l’être humain ne fait pas qu’éclairer, mais permet la présence même.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

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