//La spiritualité créatrice (Texte no. 29)

La spiritualité créatrice (Texte no. 29)

Robert Clavet
Par l’activité créatrice, un destin apparemment anonyme devient un reflet temporel de l’éternité.

Le monde phénoménal s’ouvre à la pensée scientifique avec les possibilités et les limites de la méthode expérimentale. Son propre étant de déboucher sur des savoirs objectifs transmissibles, le discours scientifique établit une scission entre le sujet connaissant et l’objet connu. À l’opposé, le discours philosophico-spirituel se caractérise par une non-séparation du sujet connaissant et de l’objet connu, car c’est le sujet connaissant lui-même qui s’accroit et s’ouvre à tout ce qui se trouve en lui. Dans cette quête, une vérité unifiée se révèle expérientiellement (par le vécu) à une conscience animée par un ardent désir d’infini, mais sur un fond de docte ignorance. En utilisant consciemment des analogies, des symboles et des antinomies, avec une raison ouverte à ce qui n’est pas objectivable (à ce qui est inséparable du sujet concret dans son intégralité), le discours spirituel est le témoignage d’une expérience pouvant être partagée avec des consciences dotée d’une communauté d’expérience. La spiritualité créatrice ne se caractérise pas par une subjectivité entendue comme un manque d’objectivité, mais par le caractère unificateur d’une raison embrasée par un puissant désir d’infini, sans toutefois contredire la science sur son plan. La recherche scientifique fondamentale est une grande aventure dont la limite est la perspective du « grand tout unifié », en incluant l’observateur. Conscients de la différence entre les discours spirituel et scientifique, plusieurs savants, émerveillés devant l’immensité et l’énigme qu’elle pose,ont témoigné de leur sensibilité spirituelle.

Kant a eu raison de dire que nous ne connaissons pas le monde tel qu’il est, que l’unification de nos connaissances ne vient pas des choses, mais de formes a priori de la pensée, antérieures à l’expérience des choses. Toutefois, en prétendant que ces « formes » ne correspondent qu’à des structures subjectives de la raison sans lien avec l’univers, il a donné naissance à une nouvelle sorte d’idéalisme, l’idéalisme moderne, bien différent de l’idéalisme platonicien. Chez Platon, en effet, le monde sensible est subordonné aux Idées (aux Formes intelligibles), mais celles-ci, dont le sommet est l’Idée du Bien (Principe suprême qui se confond avec le Divin), attribuent un sens aux phénomènes. De nos jours, l’héritage jungien présente l’inconscient individuel comme étant enraciné dans un inconscient collectif qui enferme des types originels de représentations symboliques et des modèles de comportements : des archétypes qui, pour ainsi dire, façonnent a priori l’espèce humaine sur le plan mental avec la même puissance que les instincts le font sur le plan vital. Mircea Eliade a aussi adopté la notion d’archétype pour désigner les symboles fondamentaux (des Modèles, des Archès, des Images primordiales) qui servent de matrice à des séries de représentations que l’on retrouve dans diverses religions et cultures. En rapport avec le monde phénoménal, l’idéalisme kantien marque un recul par rapport au relationnisme de Leibniz. En réduisant la dimension existentielle de la spiritualité à une simple affaire de croyance, Kant a rejeté la possibilité de toute connaissance expérientielle de la réalité nouménale.

Bien qu’ils aient accordé une grande importance à la connaissance du monde physique, les sages de l’Orient et de la Grèce, dont nous sommes les héritiers, étaient convaincus que la Vérité absolue est Une et réside en nous-mêmes. Pour eux, l’âme est le lien à la réalité véritable et la clef de l’existence. En centrant leur volonté, en développant leurs facultés latentes, ils atteignaient à ce foyer vivant qu’ils nommaient Dieu, à l’origine de la culture spirituelle dont le suc nous nourrit encore et nous préserve d’une attitude doutant d’elle-même et des bienfaits de la liberté. L’intelligence spirituelle accueille une mystérieuse lumière indissociable d’un lien divino-humain rendant seul possible une émancipation de l’esclavage de la nécessité. La création spirituelle est un acte d’amour indissociable de la liberté incréée enracinée en le Néant, en l’ineffable Déité qui est un symbole antérieur au concept de l’Être. La liberté nous permet de nous fourvoyer mais, par des chemins parfois tortueux, les errances favorisent la réalisation de soi. Issue d’un manque, l’énergie amoureuse (l’éros) entraîne une puissante volonté de dépasser les limites en vue de retrouver une intégralité que tend à démentir la diversité des choses. L’expérience de la discontinuité s’éprouve aussi par la diversité des individus, mais, avant tout, elle s’expérimente de soi-même à soi-même. En effet, les désirs émergent d’un moi changeant, différent d’une période à l’autre de la vie, en quête d’une continuité, d’une intégralité que le sens de la beauté fait pressentir. Berdiaeff présente l’amour comme le « contenu de la liberté », et la liberté comme un « pouvoir positif de création ». Dans une seule énergie, du simple appétit, en passant par l’addiction, le désir, la passion, l’amitié, la tendresse, le dévouement, jusqu’à l’agapè (le don inconditionnel), l’amour tend vers l’Un.

Les épreuves nous placent douloureusement devant l’abîme de ce qui nous manque. Si elles ne nous détruisent pas, des horizons nouveaux se présentent. La souffrance ne doit pas être valorisée, mais, inhérente à l’existence (ex-sistere : « être debout et devenir dans l’espace-temps »), elle favorise un éveil de l’esprit par une sorte d’éclatement de la quotidienneté avec ses masques et ses artifices. En insistant sur la primauté de l’acte créateur sur les produits créés, la spiritualité créatrice met l’accent sur la personne comme source de la valeur, comme son actualisation unique et irremplaçable. La vocation créatrice est indissociable de la liberté et de l’amour, d’un amour dont les énergies peuvent se dégager de l’égocentrisme et des passions aliénantes. Aimantée par l’Esprit, l’existence humaine est en tension vers sa propre Vérité. Entre l’ombre et la lumière, se dresse un chemin consistant à assumer les contradictions de l’errance. En réponse au problème du mal, le motif symbolique fondamental est de penser Dieu comme l’Aimant et l’être humain comme l’aimé (qui est appelé à une vocation autocréatrice). Par l’activité créatrice, un destin apparemment anonyme devient un reflet temporel de l’éternité.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

Je vous donne rendez-vous une fois la semaine pour la suite de notre chronique sur la spiritualité créatrice.

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