//La spiritualité créatrice (Texte no. 30)

La spiritualité créatrice (Texte no. 30)

Robert Clavet
Les pires mensonges sont ceux qui se parent de l’aura du savoir. Les pires maux sont ceux qui proviennent de vérités relatives élevées au rang d’absolu.

L’être humain est apparu sur la Terre à la suite d’une longue évolution qui s’est accomplie d’une manière continue à travers les règnes minéral, végétal et animal. Certains affirment que l’apparition de la vie et son évolution sont le seul résultat du hasard, mais il s’agit d’une hypothèse rationnelle et non d’une certitude scientifique : il est certes prouvé que des événements contingents ont joué, mais dire que tout le processus ne se réduit qu’au hasard, qu’il ne s’inscrit pas dans une dynamique plus large, est une conclusion hâtive pouvant être induite par une idéologie matérialiste ou par une simple préoccupation méthodologique. Piaget (1896-1980) a dit que « l’intelligence n’est pas ce que l’on sait, mais ce que l’on fait lorsqu’on ne sait pas. » Les situations d’imprévisibilité peuvent être des « hasards objectifs », mais elles peuvent aussi être des « hasards subjectifs » qui illustrent l’état limité des connaissances et l’incapacité à saisir scientifiquement la réalité comme un tout. Bien qu’improuvable expérimentalement, la loi de « complexité-matière » de Teilhard de Chardin (1881-1955) selon laquelle une poussée vers une organisation de plus en plus développée de la matière entraîne inéluctablement celle-ci vers une croissance de sa structuration en niveaux et en interactions, est une hypothèse aussi rationnelle que les théories du seul hasard. De nos jours, des biologistes moléculaires considèrent comme étant inadéquate l’idée d’un bouillon de culture dans lequel serait née la vie à la suite d’un extraordinaire hasard. Selon Cairns-Smith et Wächtershäuser, plutôt que ce qui se passe dans une soupe, ce sont certaines réactions chimiques spécifiques se produisant à la surface sur certains solides qui sont à l’origine des polymères vivants et du métabolisme de la vie. On s’éloigne alors du pur hasard dans la mesure où seules des réactions se produisant à la surface sont effectives, et que seules les molécules assez fortement chargées négativement n’ont pas tendance à se diluer et à disparaître dans la solution. Même s’il y a de la contingence dans la combinatoire des premières molécules, cela ne signifie pas qu’aucune loi plus englobante n’entre en jeu. La science progresse : d’autres constantes, d’autres formes, d’autres invariables, d’autres structures et d’autres systèmes sont appelés à être découverts.

Le temps objectif découle de l’observation par nos aïeux des effets de la rotation de la Terre et de la Lune. Il a ensuite été reproduit mécaniquement puis électroniquement. Associé à la substance spatio-temporelle, il est objectivement quantifiable et variable, comme l’a montré Einstein. Subjectivement, le temps a quelque chose d’insaisissable : le passé n’est plus, le futur n’est pas encore et le présent, à chaque instant, se transforme en passé. Le concept de « temps » s’est prolongé dans ceux « d’hier », « d’aujourd’hui » et de « demain », ce qui a entraîné une transformation de la conscience désormais divisée en passé, présent et avenir. Nous avons tous fait l’expérience de moments heureux où le temps passe vite et de moments malheureux où la durée semble interminable. Le temps subjectif peut prendre figure de temps existentiel à l’occasion de certaines expériences intenses comme celles de la contemplation de la beauté, de moments d’extase ou de la proximité de la mort ; c’est celui des profondeurs, d’un contact avec un éternel présent dont l’un des instants peut avoir plus de signification, de plénitude, d’impression de durée que de longues années au quotidien. Jaspers (1883-1969), psychiatre allemand et philosophe, parle d’une conscience symbolique qui considère le monde phénoménal comme « chiffre de la pensée divine », c’est-à-dire où il y a présence de la transcendance dans l’immanence selon une expérience que la pensée objective ne peut s’incorporer. Les abîmes de l’inconscient nous montrent le gouffre d’où nous sortons et les hauteurs vertigineuses où nous aspirons. Le futur est aux espoirs utopiques ce que l’éternité, intuitionnée ici et maintenant, est à la confiance et à l’espérance.

Berdiaeff a jeté une lumière originale sur le passage de l’humanisme (philosophie qui magnifie l’être humain et les valeurs humaines en lien avec Dieu) à l’humanitarisme (doctrine valorisant l’être humain comme partie de l’espèce et annonçant l’avènement d’une société utopique). Au début de la Renaissance, explique l’auteur russe, l’humanisme se caractérisa par un effort pour relever l’esprit humain en dignité dans le contexte d’un lien divino-humain. Mais l’expérience de création de la Renaissance se heurta à la tentative de réalisation par la contrainte du Royaume de Dieu sur la terre, dans le prolongement de la déviance constantinienne. En réaction, on vit ressurgir l’idée de l’homme naturel et la recherche de la perfection formelle dans tous les domaines. Issu de la conscience immanente du naturalisme antique, l’idéal de perfection en ce monde entra en collision avec l’aspiration chrétienne à la transcendance. En détachant ses forces de cette dernière, en dissociant l’humain et le divin, l’humanisme du début glissa vers un humanitarisme qui se prolongea dans le Monde contemporain dans une affirmation de l’être humain sans Dieu puis contre Dieu. Ainsi, Feuerbach (1804-1872), héraut de la religion de l’humanitarisme, en vint à déclarer que ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme, mais l’homme qui a créé Dieu à sa ressemblance en aliénant sa propre nature dans une sphère transcendantale. L’idée de Dieu étant dès lors considérée comme un produit de la faiblesse et de la misère humaine, elle devrait céder la place à celle de l’humain comme être générique, comme partie de l’espèce, désormais vue comme une sorte d’absolu. En faisant passer le général abstrait avant la personne concrète, sa philosophie antispirituelle fut à la source d’un collectivisme qui diminue en importance les droits et libertés individuels. À la manière du fanatisme religieux négateur de la liberté créatrice qui fut à son origine, un matérialisme niant et combattant la dimension de profondeur de la vie et du phénomène humain favorisa un nouvel autoritarisme étatique. La confiance en la vie, en son sens, n’est pas l’ennemie de la raison mais son flambeau. Les pires mensonges sont ceux qui se parent de l’aura du savoir. Les pires maux sont ceux qui proviennent de vérités relatives élevées au rang d’absolu.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

Je vous donne rendez-vous une fois la semaine pour la suite de notre chronique sur la spiritualité créatrice.

La spiritualité créatrice

Lyrique 2020
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