//La spiritualité créatrice (Texte no. 31)

La spiritualité créatrice (Texte no. 31)

Robert Clavet
Défendre la dignité de l’être humain, c’est lutter contre les forces voulant le soumettre à ce qui lui est inférieur ; mais, pour cela, il faut quelque chose qui lui soit supérieur sans lui être extérieur ni le dominer.

Puisant à des sources humanitaristes, Marx (1818-1883) étend l’idée de Hegel (1770-1831), reprise par Feuerbach, sur l’aliénation. Avec raison, il lutte contre un capitalisme qui aliène l’être humain en le réduisant à l’état de marchandise, mais il le fait en transformant l’humanisme en antihumanisme. Même si la vérité du communisme consiste à proposer une plus grande justice distributive, Berdiaeff, dans le premier numéro de la revue « Esprit » (1932), fait valoir que son mensonge est plus grand que sa vérité, car il réduit l’être humain à n’être qu’une chose parmi les autres. Le marxisme propose une sorte de religion inversée où Dieu est remplacé par le collectif social, le divin par une société parfaite à venir (dans laquelle l’individu est assujetti à un totalitarisme étatique) et le peuple élu par le prolétariat appelé au grand soir de la révolution. Alors que « l’homme nouveau » de l’évangéliste Paul est toute personne concrète qui trouve une identité nouvelle par sa confiance en l’amour inconditionnel de Dieu (vécue comme ouverture à la transcendance et au prochain), « l’homme nouveau » du communisme est l’ensemble des individus devenant des camarades du seul fait de leur appartenance à une société socialiste, celle-ci étant prétendument capable de transformer les humains en une nouvelle race surhumaine.

Au fond, le mensonge de l’humanitarisme est sa fermeture à toute possibilité de découvrir une dimension transcendantale à la vie. Défendre la dignité de l’être humain, c’est lutter contre les forces voulant le soumettre à ce qui lui est inférieur ; mais, pour cela, il faut qu’il y ait quelque chose qui lui soit supérieur sans lui être extérieur ni le dominer. Ce n’est qu’en reconnaissant la grandeur de l’être humain en tant que Visage divin qu’il est possible de trouver un fondement à la lutte contre les différentes formes d’esclavage, contre les idoles dévoreuses de liberté. Sans une vérité s’élevant au-dessus du monde, la personne est inévitablement condamnée à être entièrement soumise à la société et à l’État. Le lien divino-humain, en dehors duquel l’image de Dieu a pu être remplacée par l’être générique de Marx et le surhomme de Nietzsche (1844-1900), est la justification suprême de la lutte contre les pouvoirs oppressants.

La spiritualité créatrice est une réponse humaine à une initiative divine, la confiance et l’amour ponctuant les instants de la rencontre. Les Temps modernes furent le lieu d’une crise de l’esprit et de la matière, de la liberté et de la nécessité, de l’être humain comme personne spirituelle et comme être générique (être social universel objectif doté d’une conscience intéressée uniquement au contenu pratique de l’action dans l’histoire, et représentant exclusif de l’Homme). La mystérieuse impuissance de Dieu devant l’insondable liberté de l’homme montre que la pédagogie divine en est une d’amour ; et qui dit amour, dit liberté, car l’amour ne se commande pas. L’anthropologie christocentrique est une symbolique qui, au défi d’une logique soumise au principe de non contradiction que même la physique quantique met à mal, traduit une métalogique tendue vers le divin. Dans la vie ordinaire, on expérimente la réalité sous forme d’un état présent et d’un état désiré à venir. Mais il peut en être autrement : la confiance et la gratitude disposent à l’accueil d’une Présence et d’une lumière qui est déjà là (avec une teinte eschatologique, car cette Présence et cette lumière transcendent l’histoire). L’amour en tension vers l’Un, indissociable d’un cheminement créateur, est la voie la plus rapide pour que l’état présent et l’état désiré se rapprochent, ici et maintenant.

L’énergie amoureuse est mise en mouvement par « un manque » : l’amoureux désire quelque chose. Ainsi, « l’amoureux de la sagesse » n’est pas sage, mais désire une vie plus authentique. La poursuite d’objectifs ordinaires et le culte du paraître n’arrivant plus à combler sa vie, il a l’intuition que les expériences de la vie, agréables et désagréables, s’inscrivent dans quelque chose de plus grand. C’est pourquoi il s’engage dans une quête où le familier se revêt soudainement d’un halo mystérieux. En se posant des questions sur sa vie, il prend contact avec une souffrance dont l’ombre est la contrepartie d’une grande lumière. En se tournant vers une réalité plus englobante, le « vivre-au-présent » dispose à une sorte d’intensification de l’instant. Le mythe du Bon Larron nous enseigne que la conversion du cœur n’est pas une affaire de temps, mais d’intensité. Être dans le présent, c’est entrer totalement et intensément dans ce que l’on vit tout en en étant paradoxalement les témoins. Qui n’a pas expérimenté des états de conscience élargis comme à la vue d’un magnifique lever de soleil, à l’occasion d’une marche en forêt ou d’une belle rencontre ? Le temps semble alors s’estomper et on a l’impression d’être en harmonie avec l’univers. Dans ces moments-là, il n’existe ni jugement, ni critique, ni attente, ni convoitise. Dans l’intensité du moment présent, dans une sorte de va-et-vient entre la conscience-témoin et la plénitude de l’instant, les désirs futiles perdent de leur importance. En acceptant les événements du passé sans ressentiment ni amertume, l’amour de la vie est favorisé. La diminution des émotions douloureuses permet de se sentir plus vivant, plus enthousiaste (de « en », dans ; « theos », dieu et « asthma », souffle).

Le discernement spirituel permet de mieux apprécier la beauté des êtres et des choses, non pas en étant aveugle aux détails déplaisants, mais en ne s’y attardant pas. Au-delà des apparences et malgré les vicissitudes de la vie, la sensibilité spirituelle favorise l’émerveillement et la contemplation (état d’une âme absorbée par la proximité d’une mystérieuse Présence). Mais les états de conscience élevés sont loin d’être permanents : cela se passe plutôt comme si un merveilleux pianiste essayait sans cesse de jouer une musique parfaite, mais sur un piano mécanique désaccordé dont le rouleau (le mental) a tendance à s’enclencher tout seul.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

Partagez par courriel