//La spiritualité créatrice (Texte no. 32)

La spiritualité créatrice (Texte no. 32)

Robert Clavet
Le sens de la vie n’a pas à être nommé : il s’inscrit dans l’événement inspiré où le présent prend un goût d’éternité.

Au fond de toute conscience humaine subsiste une sorte d’inquiétude fondamentale pouvant envahir l’être entier. Le caractère tragique de la destinée humaine est incontournable. Combien de gens éprouvent à un moment ou l’autre un sentiment d’étrangeté face à la vie quotidienne et se demandent s’il n’existe pas une réalité plus authentique ? Qui n’a jamais soupiré « c’est la vie » en pensant que la sienne n’en était pas vraiment une, ou « à quoi bon ? » en remettant tout en question ? Certains grands créateurs spirituels nous aident à prendre conscience de la partie de nous-mêmes que nous ne connaissons pas encore. Ils descendent au fond de nous plus profondément que nous n’avons l’habitude de le faire nous-mêmes. Ils donnent la parole à nos intuitions les plus profondes. Ils sont plus intimes avec nous que nous ne le sommes nous-mêmes. Ils nous irritent et nous réjouissent en même temps, comme s’ils nous réveillaient pour aller voir avec eux un beau lever de soleil. Ils nous inquiètent, mais pour nous guider vers une paix supérieure. Comme un Victor Hugo, ils sentent mieux que le commun autant la grandeur humaine que sa misère. Ils se sentent plus fortement appelés vers la splendeur idéale qui est notre fin à tous, tout en ayant conscience de nos humbles origines. La conscience spirituelle est travaillée en son fond par un doute majeur corrélatif à une immense soif de lucidité et d’authenticité.

Considérer l’autonomie égocentrique comme le sommet de la liberté (libre de tout, mais libre pour rien) est une subtile mystification. Ainsi, les sceptiques radicaux semblent douter de tout, mais la passion avec laquelle ils défendent leur point de vue donne à penser qu’ils croient encore à bien des choses, et plus particulièrement à eux-mêmes et à l’importance de leur combat. En réalité, plus qu’une froide remise en question, le scepticisme radical est un dogmatisme du négatif qui milite en faisant valoir les mérites de la non croyance et de la non confiance, sous la bannière d’un « ne te connais surtout pas toi-même ». En plus d’être une façon efficace d’éviter d’aller au fond de soi, il donne une apparence d’humilité à une volonté de puissance qui refuse ce qui échappe au contrôle de la raison individuelle, qui détourne le regard d’une lumière qui s’insinue entre les brèches d’une réalité construite. En outrepassant la simple question méthodologique, certains sceptiques scientistes vont jusqu’à affirmer que toute réalité n’ayant pas fait l’objet d’une preuve objective n’existe pas. La logique élémentaire nous enseigne pourtant qu’on ne peut rien déduire de ce que l’on ignore. Une chose n’ayant pas fait l’objet d’une preuve peut exister ou ne pas exister, on n’en sait tout simplement rien. L’esprit de fermeture se conforte souvent du sophisme de l’appel à l’ignorance pour nier la valeur de l’expérience existentielle. En confondant sans appel spiritualité et religion, certains sceptiques condamnent toute aventure spirituelle au nom de leur compréhensible indignation devant les religions mises au service du politique et du fanatisme. Mais, ne leur en déplaise, c’est toujours la croyance qui anime l’activité propre de la conscience. Nous avons tous au départ une orientation de conscience qui peut prendre des directions diverses par la suite. L’une de ces orientations, inspiratrice d’un athéisme militant qui a fait quantitativement encore plus de victimes que le fanatisme religieux, débouche sur l’affirmation de l’unidimensionnalité de l’être humain, indissociable du désir de se rendre absent à soi-même et de l’imposer aux autres.

Dans une métaphore inspirée d’un extrait du « Phèdre » de Platon et des « Upanishads » (textes philosophiques qui forment la base théorique de la religion hindoue), l’être humain est symbolisé par une diligence qui va son chemin. Le carrosse représente le corps physique ; les roues, l’énergie ; les chevaux, les émotions ; le cocher, le mental ; les deux harnais, les sentiments et la raison ; les bagages, les événements du passé ; et la route, le chemin à parcourir. Enfin, il y a le voyageur à l’intérieur de la diligence qui est le seul à connaître la destination. Pour aller de l’avant, la diligence doit être dotée d’un carrosse en bon état, de chevaux puissants, d’un cocher capable de maîtriser les chevaux et, enfin, de bagages qui ne sont pas trop lourds. Le cocher est appelé à se mettre à l’écoute du voyageur, qui symbolise la lumière divine, car la raison individuelle sans le flambeau de l’inspiration (du souffle divin) ne suffit pas. Plus les chevaux sont puissants (les émotions et les sentiments), plus la diligence peut avancer rapidement ; mais il est plus difficile de maîtriser de robustes purs sangs, au risque de prendre le fossé à toute vitesse, que de conduire de lents canassons. Selon cette métaphore, nous sommes constitués d’un élément divin et d’un véhicule de manifestation. Pour nous réaliser, nous devons cesser de nous identifier au seul véhicule et apprendre à nous mettre au service du voyageur. Mais il n’est pas facile d’en arriver à ce que notre disposition intérieure d’ouverture à l’élément divin ne soit pas obstruée par les aléas de l’existence, par une propension à la dispersion mentale et parfois même par un refus radical de la dimension non objectivable que révèle le « connais-toi toi-même ».

Dans une seule énergie divino-humaine, l’intuition spirituelle (l’ouverture de l’esprit et du cœur au divin) favorise le discernement (perception pénétrante, mais sans jugement), le détachement (perception globale plus distanciée, mais sans indifférence), l’amour unificateur et la volonté créatrice. En nous exerçant à considérer les événements présents et passés comme faisant partie intégrante de notre voyage terrestre et en adoptant une attitude d’apprenant face à la vie, une plus grande paix intérieure s’installe. Celle-ci s’accompagne d’un état d’acceptation sans résignation et de réceptivité sans passivité. Nelson Mandela (1918-2013) a dit : « Je ne perds jamais : ou bien je gagne, ou bien j’apprends. ». Malgré que nous ne comprenions pas pourquoi certaines choses arrivent, le détachement, l’acceptation et la volonté créatrice diminuent l’acuité et la durée de nos souffrances. Le sens de la vie n’a pas à être nommé : il s’inscrit dans l’événement inspiré où le présent prend un goût d’éternité.

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

Je vous donne rendez-vous une fois la semaine pour la suite de notre chronique sur la spiritualité créatrice.

La spiritualité créatrice

Partagez par courriel