//La spiritualité créatrice (Texte no. 34)

La spiritualité créatrice (Texte no. 34)

Robert Clavet
La spiritualité ouvre sur un inconnu qui dépasse l’expérience ordinaire et dont l’expression relève davantage de l’art que de la science.

Chez Platon, les Idées illuminent la connaissance spirituelle et l’action : elles ne sont pas des contraintes imposées de l’extérieur. Elles apparaissent comme un événement de nature existentielle, comme une inspiration qualifiée d’extase et de ravissement. De nos jours, on qualifie souvent de dialectique tout mouvement conscient de l’activité humaine orientée dans le sens de la solution d’un problème de telle façon que celle-ci pose à son tour un nouveau problème se situant sur le même plan. En ce qui a trait au cheminement spirituel, il s’agit plutôt d’une dialectique existentielle où les conflits intériorisés favorisent une élévation de la conscience vers l’Un. Même chez un Descartes, bien que sa pensée expose un dualisme, une certaine unité est présente. Celle-ci s’exprime comme une conscience de soi en tant que rencontre d’une substance pensante et d’une substance étendue surmontées par Dieu comme source d’intelligence et de volonté. Elle s’exprime aussi dans son célèbre « je pense donc je suis », c’est-à-dire que c’est dans la conscience de sa conscience qu’il saisit son être. Descartes conclut toutefois que, bien qu’il puisse avoir une idée distincte de son corps et de son âme (la substance pensante), il n’a pas une idée distincte de leur union, et que l’être humain ne peut pas en avoir. En réaction, Spinoza (1632-1677) rapproche le corps et l’âme en arguant que de même que l’étendue est indéfinie et homogène, la pensée, au fur et à mesure qu’elle s’élève, devient elle aussi plus homogène, en ce sens qu’elle pointe de plus en plus vers l’Unitotalité. Il voit la pensée et l’étendue comme deux langages par lesquels s’exprime l’infinité de Dieu. Chez lui, la sortie de l’Un vers la multiplicité et la remontée de la multiplicité vers l’Un sont une réalité unique faisant partie d’un éternel présent.

Tout comme Descartes, Kant entretient une dualité en niant la possibilité de l’intuition intellectuelle. Selon lui, celle-ci ne peut être appliquée qu’à Dieu, à supposer qu’il existe. La raison pratique, que le philosophe allemand distingue de la raison pure, appartient à la sphère de la croyance et, en tant que telle seulement, peut poser l’existence de Dieu. Pour ce qui est de la raison pure, elle peut faire valoir autant d’arguments en faveur que contre la possibilité de l’existence de Dieu, car il s’agit d’une connaissance acquise par l’intelligence qui n’a pas un caractère de nécessité a priori. Pour surmonter cette dualité, Schelling (1775-1854) en vient à parler d’un au-delà du subjectif et de l’objectif, c’est-à-dire de « l’existentiel ». Hegel, pour sa part, propose une dialectique historique qui projette pour ainsi dire à l’extérieur, dans le fini et le temps, ce qui, chez un Spinoza par exemple, est possible dans un éternel présent. Au défi de l’historicisme de Hegel, Kierkegaard (1813-1855) situe la spiritualité dans « l’immédiat ». À ses yeux, l’Absolu, l’Un, ne peut se situer dans la mouvance du monde phénoménal. Pour lui, avec une teinte eschatologique, « l’ici », « le maintenant » et « le mien » sont des réalités irréductibles. Bergson va dans le même sens en faisant valoir l’importance et la valeur de l’immédiat et de la liberté créatrice. En considérant la vision de Berkeley (1685-1753), qui distingue entre l’être des choses et la perception que nous en avons, Bergson s’oppose cette fois à Kant en mettant l’accent sur l’intuition spirituelle. Il est convaincu que, derrière les thèses audacieuses de Berkeley, il y a une expérience spirituelle préexistante qui l’amène à voir la matière comme une mince pellicule entre l’être humain et Dieu (comme une sorte de langue que Dieu parle) et la matière comme une réalité transparente (en ce sens que Dieu se montre au travers aussi longtemps qu’il n’y a pas objectivation ou séparation). Selon ce célèbre philosophe français, les forces qui travaillent toutes choses, nous les sentons en nous.

L’histoire de la philosophie joue dans une sphère secondaire par rapport à la vision intuitive que plusieurs parmi les plus grands philosophes tentent d’exprimer. L’intuition spirituelle est une sorte de contact avec « ce que nous sommes vraiment », seulement exprimable indirectement (par la voie de la négation, de l’antinomie et de l’analogie) et de manière apophatique (en disant qu’il ne s’agit ni de ceci ni de cela). Même l’œuvre de Kant se situe tout entière au cœur de la certitude que le monde objectif n’est pas l’être et qu’on doive s’élever vers l’être. À des moments privilégiés, le contact avec l’immédiat contient sa propre clarté. L’intuition spirituelle surmonte l’emprise réductrice de l’objectivation et ouvre sur une réalité irréductible à la seule perception. Le monde n’est pas qu’une addition de choses et nous ne nous y trouvons pas comme des objets sont dans une boîte. Selon André Breton (1896-1966), tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas, cessent d’être perçus contradictoirement. L’être est une façon de désigner l’absolu manifesté : il veut dire à la fois « séparé de tout » et « englobant tout ». Incidemment, « l’englobant » de Jaspers désigne justement une réalité que présuppose « chaque chose qui est », mais dépasse « chaque chose qui est ». Dans l’expérience existentielle, l’extérieur et l’intérieur sont inséparables, le sujet et l’objet ne font qu’un en relation avec un « Tout Autre ». Tout ce qui est présent à l’esprit est réel par sa participation à l’Un et illusoire de par son éloignement, et le lien entre l’Un et la multiplicité échappe à la raison qui divise.

Il y a une activité de transcendance dans la pensée qui fait que celle-ci ne peut pas se limiter au cercle de ce qui est connaissable objectivement. La spiritualité ouvre sur un inconnu qui dépasse l’expérience ordinaire et dont l’expression relève davantage de l’art que de la science. Dans son livre intitulé « L’ignorance étoilée », Gustave Thibon (1903-2001) en témoigne : « L’’infini pénétrait jusqu’au fond du fini comme la lumière traverse un vitrail ; il n’y avait plus de secret et tout était mystère. J’ai entrevu cela comme un mendiant contemple un festin royal, les pieds dans la boue, derrière les vitres illuminées du palais ».

Robert Clavet, PhD    LaMetropole.Com

La spiritualité créatrice

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