//Larry Tremblay, Tableau final de l’amour 

Larry Tremblay, Tableau final de l’amour 

Ricardo Langlois
J’ai lu un roman audacieux. C’est comme si j’avais traversé à pied la mer rouge. Ce livre ébranle mon cœur d’oiseau.

Francis Bacon, le peintre, a eu une vie faite de profonds dérèglements amoureux. D’abord son enfance auprès d’un père violent. Comme Genet, il y a aussi une escale dans la prostitution. Bacon est torturé comme le sont les grands esprits. D’abord cet extrait : “Tu as ébranlé ma vie comme un coup de poing que je n’ai pas eu le temps de voir arriver. À peine un mois auparavant, tu avais tenté de me dévaliser en pleine nuit. Tu avais espéré quoi ?” (1)

L’amour fou

J’ai pensé à l’amour et à Dionysos. À la douleur et à l’érotisme. Ces lieux de brûlures. L’amour est un art. Cela peut être du théâtre ou de la folie. Les partitions musicales sonnent comme du métal extrême. J’ai pensé au chanteur Rob Halford (2) de Judas Priest. À l’alcool et au sexe à outrance. La passion pour Dionysos. Son amour est un volcan. Comment peindre quand on aime autant ?  “Te peindre, c’était aussi plonger mes doigts dans le gris de mon cerveau, était ma main gluante sur la toile consentante, toile junkie en manque de visage, quêtant sa perfusion de de couleurs.” (3)

L’incapacité de résister à l’amour. Un feu de joie qui ne s’éteint pas. Ce “tableau final” est un mélange de couleurs, d’idées. C’est un sacrifice pour l’amour. Un non au conformisme. Une forme d’amour barbare post-moderne. Être gay, c’est aussi un acte de résistance. “Avec ce visage, je pouvais te peindre, comme si je t’aimais.”(4)  Ou “Je tordais ton corps, te faisais apparaître comme si une partie de toi était en train de disparaître (…) Je glissais de l’absence sous ton visage.” (5)

Nietzsche connaissait bien le langage de l’amour. Le chant des amoureux. Il a dit : “Quelque chose d’inassouvi, d’inassouvissable, est en moi qui veut se faire entendre. Mamelles de lumière, oh, je vous têterais.” ( 6)  Parfois, on pense à Rimbaud le voyou ou à Jean Genet le voleur. Une belle intrusion dans ce récit magnétique. Larry Tremblay nous fait entrer dans la machine du supplice, de l’amour fou. L’amour criminel, l’amour presque thérapeutique. Il faut brasser la cage des émotions. Qu’est-ce que la vérité ? Peut-on déconstruire le mythe de l’amour gay ?

Alex a joué un rôle important dans la vie de Francis Bacon. Éloge de l’amour, du concept d’une esthétique amère. Le dépassement de soi. Aimer la jeunesse (l’entropie, la jubilation). “Je l’avais bien sûr toujours su, je recherchais dans notre relation, une chose plus subtile, au-delà de la fatigue de l’amour, une chose que je n’arrivais pas à saisir (…)” (7)  Le lecteur est confronté aux faiblesses et à la sensibilité de Francis Bacon, cet homme qui aime trop et qui vacille aux limites de la folie. La rencontre avec Maggy, l’actrice et metteuse en scène, est une pause, une réjouissance pour le peintre qui marche comme un funambule.

Larry Tremblay a écrit une œuvre sur un peintre obsédé par le corps. Son amant est son modèle. C’est une charge contre les tabous, une variation diogégienne. C’est une quintessence de la sexualité triviale entièrement assumée. J’ai pensé à l’amitié entre Mallarmé et Monet. (8) La clarté exige l’ombre. Tremblay est un “anartiste”.

Notes

1-Larry Tremblay, Tableau final de l’amour. p. 23.
2- Rob Halford, Confess, Ma confession. Talent Édition, 2021.
3-Larry Tremblay, Tableau final de l’amour, p. 72.
4-Idem, p. 81.
5-Idem, p.82.
6-Nietzsche, L’Antéchrist suivi de Ecce Homo. Folio essai. P. 169.
7-Larry Tremblay, Tableau final de l’amour, p. 144.
8-Jacques Brault, Images à Mallarmé, essai. Édition du Noroît. 2017.
9-Expression du philosophe français, Michel Onfray.

Larry Tremblay a publié une trentaine de livres comme romancier, auteur dramatique, poète et essayiste.Son roman L’orangeraie a remporté de nombreux prix.

Larry Tremblay, Tableau final de l’amour, La peuplade. 2021.

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