Les 100 ans de Kerouac

Jack Kerouac est connu mondialement pour Sur la route, livre paru en 1957 qui illustre ce qu’il appelle la Beat Generation, ces nouveaux hipsters s’intéressant à Dieu et la spiritualité. Ce livre est si rapidement devenu populaire qu’il poussa Kerouac dans une dépression profonde dont il ne se remit jamais. Ouvrage précurseur, Kerouac a été le premier auteur à initier le mouvement du bouddhisme. À partir de 1979, je me suis mis à lire l’intégralité de son œuvre.

Les anges vagabonds 

Dans Les anges vagabonds, il reprend le thème de Sur la route. La Beat Generation avec ses amis Allen Ginsberg, Gregory Corso et William Burroughs. Les figures de proue du mouvement de la Contre-Culture. Ils prônent un style de vie anti-matérialiste (écriture de poèmes, voyages avec sac à dos, recherche spirituelle). Mais, par-dessus tout cela, Kerouac exprime son amour pour sa mère : Ma mère m’a montré la voie de la paix et du bon sens. Elle ne hurlait pas à tous les échos que je ne l’aimais pas. (1) La paix idiote de sa mère (Ibid). Sa mère est crucifiée dans la nuit américaine. Il admirait profondément sa mère, une femme qui avait la foi. Je relis mon vieux bouquin aux pages jaunies : Il n’y a que la tranquillité qui compte. (p. 245). Il l’espionne. Il l’entend cliqueter son rosaire. En haut de la page de mon vieux livre, j’ai écrit : TRANQUILLITÉ.

Big Sur, mon livre préféré 

C’est Big Sur (2) qui me donne des réponses sur la vie. Je suis un adolescent rêveur et maladroit. Kerouac est un modèle pour moi. J’assimile tout. Le silence. Le goût du silence. Une présence d’absence. Une poignée de vent. Dieu. La mer nage sous l’invisible. Le Sacré se recueille dans la Lumière. J’apprends des sages fous qui ont moissonné au flanc de l’infini : Rimbaud, Ferré, Miron, Anne Hébert, Christian Bobin, Jim Morrison, (je nomme ceux que je connais). Le langage de Dieu est indécent pour le commun des mortels. Je souligne cet extrait :  Voilà, reste solitaire, voyage, n’adresse plus la parole qu’aux garçons de café, promène-toi, cesse de te torturer volontairement () Le moment est venu de penser, d’observer, de rester concentré sur le fait qu’après toute l’entière surface de ce monde. (p. 39) C’est un luxe que de vaincre ainsi. Imaginez vivre à l’écart de la vie. Vous écrivez sur un dactylo au milieu de nulle part. J’ai eu la chance de me payer une retraite à tenter de vivre cette vie-là (pendant une année complète). Je crois que je suis devenu un meilleur être humain grâce à cette expérience.

Mexico City Blues 

Il s’agit d’un livre de poésie (3). Kerouac rêve à Thérèse d’Ávila et François d’Assise. Les plus grands saints de l’histoire de l’humanité, rien de moins. En 1939, à dix-sept ans, on retrouve Kerouac au milieu de jam-sessions de jazz (le rock n’existait pas encore à cette époque) en compagnie des plus grands ; Charlie Parker et Dizzy Gillespie. Parker meurt prématurément en mars 1955. Son ombre plane sur Mexico City Blues. Un flot d’images. Un toboggan mental. Un déferlement de métaphores. 242 poèmes (le sommet de la quête spirituelle de Kerouac). L’écrivain écrit son livre comme une partition musicale. Une saison blanche. Un désert vert. Une prière. La langueur des jours. La résurrection. Une écriture en dehors du discours lisible (4). Une écriture spontanée à la manière d’Emily Dickinson. 

Loi du Dharma Dit 

Toutes choses sont faites 

De la même chose 

Qui est un rien 

Tous les riens sont les mêmes 

Que les quelque chose 

Les quelque chose 

Sont des pas-riens, 

Également vides. (p.82)

Un autre poème : 

Le Prophète de l’État — Bouddha 

C’est que rien 

Nait vraiment 

Ni meurt 

Mais que l’ignorance est son 

Prince 

L’Essence n’a jamais bougé 

De la Magnificence pliée. (p.118) 

La non-appartenance au monde 

Comme Rimbaud dans Illuminations (5), Kerouac est un écrivain sauvage. Son œuvre est un idéalisme intelligent qui n’appartient qu’à lui. Son désir de pureté remonte à l’enfance et au mysticisme bouddhique. Il a lu les plus grands auteurs sans jamais les imiter : Melville, Whitman, Rimbaud, Baudelaire, Proust, Céline. Kerouac, c’est la littérature de l’instant. Vivre avant tout. Malgré ses problèmes de dépendance aux drogues, à son alcoolisme, son attrait pour la mystique orientale, il a été un écrivain d’exploration. Découvrez son écriture tourmentée et follement sage. Gallimard souligne le centenaire de Jack Kerouac avec la réédition de Mexico City Blues. Chez Folio, on a aussi réédité toute son œuvre en livre de poche. 

Notes biographiques 

C’est à Lowell que naîtra, le 12 mars 1922, Jean-Louis Lebris Kerouac, premier d’une famille de trois enfants. À la manière d’autres groupes ethniques, les Franco-Américains installés à Lowell se regroupent dans quelques quartiers, appelés « Petit Canada », où leur concentration démographique leur permet de maintenir pendant un certain temps l’usage de la langue française. Jack Kerouac passera ainsi les six premières années de sa vie dans les quartiers de Centralville et de Pawtucketville, autour de l’église Saint-Louis-de-France, sans parler un mot d’anglais. Ses compagnons de jeu se nomment Beaulieu, Fournier, Bertrand ou Houde. L’assimilation est toutefois une menace constante, favorisée par le système scolaire supérieur et le marché du travail. Jack Kerouac quitte Lowell en 1938, à l’âge de 16 ans, à la faveur d’une bourse d’étude sportive de l’Université Columbia de New York. C’est là qu’il découvrira sa vocation d’écrivain.

Notes 

  1. Jack Kerouac, Les anges vagabonds Folio 1979 2. Jack Kerouac, Big Sur. Folio 1979.
  2. Jack Kerouac, Mexico City Blues NRF Gallimard 2022.
  3. Roland Barthes, L’empire des signes. Éditions Point 2007.
  4. Arthur Rimbaud, Poésies. Une saison en enfer Illuminations NRF, Gallimard 2014.
Le Pois PenchéJGA

Ricardo Langlois

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com