//Les grandes fatigues d’Isabelle Dumais. Critique.

Les grandes fatigues d’Isabelle Dumais. Critique.

Ricardo Langlois
J’entends le bruissement d’un monde.

Au-delà de l’Égo, il y a dans son écriture quelque chose qui s’appelle la solitude. Une sorte d’éloignement qui nourrit l’écriture. Une écriture d’engagement. S’éloigner de la société (spectacle) pour mieux discerner un langage intérieur. Désapprendre la société (disait Marguerite Duras). Retrouver son état. Apprendre à survivre. L’écriture rejoint ce bruissement. Ce qui résonne en moi : « Ma tête trépide un peu broyée je ne sais pas toujours répondre j’adopte des élans mime des marches copie des jeux pour joindre sans quitter mes propres fièvres. » (p. 34). Elle écrit parfois avec la voix brisée.

Cette errance qui transcende les religions et les philosophies. L’auteure établit des processus de questionnement. Le lecteur (la lectrice) doit accepter toutes ces images qui s’interposent. L’écriture poétique, c’est aussi un voyage d’impressions. « Petite ingrate sans pôle ni pointe lasse des croyances je laisse les chimères et sur place m’allonge à l’horizontale sans bouger.  Le désir vague fatigue et couche. « (p. 39).

La fragilité du monde mérite notre attention. Bousculé par un Réel en transformation, je cherche une révélation (faire distance avec l’ombre). La poétesse par son écriture sollicite plusieurs voix (ici je choisis Marina Tsvetaeva). L’auteure se bat dans le feu du monde; elle note les spectacles? Les visites? Les discussions sur un thème? Les courants littéraires? Le football? La technique? «  Il y a écho (résonance intimiste) sur les divertissements qui m’assomment mes déferlements me barbent les animations m’ennuient. »( p. 58). Il faut reprendre vie. Reprendre son souffle avec les seuls mots. Notre si frêle respiration a traversé les enchantements égarés (au 7e chapitre) en citant Pessoa (en exergue) : « Quelle fatigue de voir notre existence dépendre complètement de son rapport avec les sentiments de quelqu’un d’autreSe détacher du vide (en dedans) de notre morale. Une phrase qui m’emporte : Ravissement des lacs sous les paupières. Je ne vous attendais plus. » (p. 118).

Jamais le doute n’a été poussé plus loin. La poésie est un rituel sur un autel permanent. Persister à exister (à ne point finir). « J’apprécie jusqu’aux mots que vous ne dites pas. » (p. 122). Le cœur s’essouffle. Les métaphores sont parsemées (est-ce un dernier reflux pour l’auteure?). La déconstruction sur le tas à même l’espoir c’est essoufflant à la fin (p. 130). Je le dis comme je le pense : j’ai passé à la charité du rêve pour ce vide, cette douleur, cette écriture fragmentée en mille éclats.

Ce livre de 185 pages représente une somme considérable de mots, de rêves, d’images (je les emporte avec moi). Sa poésie est inespérée (le don de Soi). « Tombée au sol purée de fruits mûrs l’aube prend mes tristesses dans sa terre quelque chose peut commencer. » (p. 151). Elle fait référence à Maurice Blanchot. On eut dit que tout était détruit, mais que tout aussi recommençait (Thomas l’obscur).

Ce livre de poésie est une quête (le non-Soi). La vérité à éventer dans les sécrétions profondes du cœur. Il est impossible, selon moi, de ne pas aimer ce recueil. Ce chant qui traverse nos fatigues, nos espérances. La poésie pour survivre. À ce sujet, Danse des Pierres II, en conclusion du livre, donne un fragment de réponse (un appel à la réconciliation) : « les largesses du fleuve dans les yeux miouverts et velouté du vent sur la peau finissent de l’accueillir dans une existence nue. » (p.178).  Une grande découverte pour moi sur l’inépuisable conquête de Soi.

1. Isabelle Dumais est enseignante et s’occupe de la coordination du Département des arts visuels au Cégep de Drummondville. Son premier recueil, Un juste ennui, Noroît 2010, a été finaliste au prix Gérald Godin de Trois-Rivières.

2. Le début de ma critique fait écho à Cartographie des vivants de Sarah Brunet Gagnon, Les Éditions du Noroît.

3. Isabelle Dumais, Les grandes fatigues, Les Éditions du Noroît 2019.

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