//L’Invitation au Voyage – 4 : L’Allemagne

L’Invitation au Voyage – 4 : L’Allemagne

Aline Apostolska
Le Canada, invité d’honneur de la foire de Francfort 2020, a reporté sa participation, COVID-19 oblige, à 2021, privilégiant ainsi, comme le précise le communiqué officiel du Conseil des Arts, la santé de ses auteurs et de son personnel. Car chaque année, en octobre, le pouls de la littérature mondiale bat à Francfort, où se concluent les principales ventes de droits étrangers pour tous les best-sellers du monde. Non seulement la littérature, et globalement l’édition allemande contemporaine sont-elles toujours aussi dynamiques et inventives, mais de plus l’Allemagne est devenue un marqueur international ? Si le Britannique Pearson demeure le plus grand éditeur au monde, l’éditeur munichois Piper Verlag arrive juste derrière.

Logo de la Foire du Livre de Francfort 2021

Rien d’étonnant à cela. Juste la continuité d’une longue, puissante, imposante tradition. L’Allemagne, immense pays de littérature et d’édition, immense pays de culture, des penseurs incontournables, des philosophes célébrissimes, des poètes remarquables, des conteurs qui ont marqué notre enfance à tous, autant que des compositeurs mythiques, des cinéastes qui ont révolutionné le septième art autant que de chorégraphes qui ont complètement métamorphosé la danse en inventant dès la fin du 19e siècle la danse contemporaine puis l’expressionnisme caractéristique de la création artistique allemande dès les années 1920. Le leg pour l’humanité est autant imposant qu’intimidant, et c’est tout un défi pour les nouvelles générations de créateurs que de s’inscrire dans une telle tradition, et pourtant ils le font, et avec quel impact…

Difficile d’oser choisir à l’intérieur d’un tel patrimoine, d’autant que je ne peux personnellement pas beaucoup parler du pays dans son ensemble. Non pas que les images me manquent, au contraire. Dès l’enfance, j’ai traversé ce pays voisin de la France avec mon père sur notre route des vacances en ex-Yougoslavie. Je connais cette route par cœur, elle est tracée dans mon cœur et elle passe par l’Allemagne, où vivent par ailleurs, plusieurs membres de ma famille paternelle, ainsi qu’en Autriche.

Parler allemand a été une sorte de normalité pour une partie de ma famille croate et herzégovine, cela remonte à loin puisque la marraine de ma grand-mère paternelle, née en 1913 dans l’empire austro-hongrois, était Viennoise et l’a baptisée Bernarda, ce qui est aussi mon premier prénom. Bernarda, forte comme l’ours, totem de Berlin, mais aussi de la ville de Bern en Suisse alémanique, naturellement considéré comme le roi des animaux en Europe où il n’y a pas de lions… Ceci est la petite histoire, bien sûr, mais lorsqu’il s’est agi de choisir une seconde langue au lycée, il allait de soi que ce serait l’allemand pour moi, plutôt que l’espagnol. Huit ans d’allemand, mais il est très loin le temps où je lisais Goethe et Rilke dans le texte ! L’espagnol a depuis lors, au gré des circonstances de la vie, pris sa revanche.

Plus récemment, l’Allemagne est pour moi indubitablement reliée à la danse contemporaine. J’ai ainsi eu la chance de séjourner plusieurs fois à Munich, ville que j’adore sur le fleuve Isar, ainsi qu’à Berlin, Postdam et Dresde. J’y retournerai volontiers n’importe quand !

Dans l’attente, et sans être une spécialiste de la littérature allemande, je vous propose dans ce quatrième volet de cette série, une sélection de treize titres, choix parfaitement subjectif évidemment, et heureusement, mais qui donne un aperçu de la richesse de ce paysage littéraire.

Rotenburg ob der Tauber

Johann Wolfgang Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, 1774 (Folio)

Qui n’a eu ce roman au programme de littérature dans son adolescence ? Une des œuvres clés du romantisme qui repose sur l’idée que l’amour ici-bas est impossible, et que seule la mort, le suicide, permet la réunion des amants. Du jeune Werther de Goethe à Roméo et Juliette de Shakespeare, en passant par tous les ballets romantiques classiques, Le Lac des cygnes, La Sylphide, Gisellel’esprit de l’amour absolu, inconditionnel et tragique marque le 19e siècle. Sur les traces de Sissi, la plus libre et la plus étrange des impératrices, d’origine bavaroise, et de son cousin préféré Louis II, sur une symphonie de Beethoven ou de Wagner, du mythe de la Lorelei sur son rocher du Rhin jusqu’aux forêts de Brême, le romantisme demeure consubstantiellement allemand. Et Goethe, le plus grand des grands auteurs allemands, n’appartient-il pas à l’humanité, au même titre que Victor Hugo par exemple ? Il me fallait néanmoins choisir un titre et Les souffrances du jeune Werther me semble une bonne entrée en matière dans une œuvre immense et bigarrée.

Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Contes fantastiques (GF)

L’irruption du grotesque et du fantastique dans la vie quotidienne confère à l’œuvre cette tonalité singulière que Freud qualifiera d’« inquiétante étrangeté ». Sous la plume de l’humoriste, la face la plus sombre du romantisme allemand — le diable, les fantômes, la folie et la mort — atteint, selon Baudelaire, au « comique absolu ». Hoffmann se définissait lui-même comme « un de ces enfants du dimanche qui voient toutes sortes d’esprits invisibles pour des yeux terrestres ». Son œuvre connut un succès immense tant en Allemagne qu’à l’étranger et sera une source d’inspiration pour d’innombrables artistes : Nerval, Andersen, Schumann, Offenbach, Théophile Gautier, Tchaïkovski… Mais aussi, dans un autre registre, les incontournables contes des frères Jacob et Wilhem Grimm.

Heinrich Heine, Livre des chants, 1827 (Éditions du Cerf)

L’œuvre lyrique du dernier des romantiques allemands. Parmi les poèmes qui composent le recueil, la célèbre « Lorelei », inspirée de la légende de « la fée du Rhin » — que chanteront à leur tour Nerval et Apollinaire —, assise sur son rocher et dont la chevelure d’or et le chant mélodieux envoûtent les bateliers au point qu’ils en oublient courant et rochers et sombrent dans le fleuve. Ces poèmes qui feront la renommée de Heine, et dont plusieurs seront mis en musique par Schubert, Mendelssohn ou Schumann, sont l’un des sommets de la poésie allemande. Journaliste engagé, polémiste et satiriste, Heine est l’auteur d’une œuvre multiforme. Ses livres seront parmi les premiers à être interdits par les nazis. 

Wurzburg en Bavière

Franz Kafka, Le Procès, 1925 (Folio)

Tchèque de langue allemande, le grand Kafka, adulé par son compatriote de naissance Milan Kundera, relate ici l’histoire de Joseph K. arrêté un matin sans avoir rien fait de mal et accusé sans connaître son crime. Un monde absurde où nul n’est censé ignorer la loi, mais où nul ne peut non plus la connaître. Ce conte noir et cruel suscite un sentiment de malaise et d’étrangeté d’autant plus angoissant que la description en est très réaliste. Coupable sans connaître sa faute et sans pouvoir se justifier, Joseph K. est la figure exemplaire de la culpabilité, et l’univers absurde de Kafka, la métaphore du tragique de notre condition. Cette œuvre inachevée que Kafka ne destinait pas à la publication fut, comme ses autres romans, publiée après sa mort et contre sa volonté par son ami Max Brod.

Georg Büchner, Woyzeck, 1837 (Folio Théâtre)

La descente aux enfers d’un pauvre diable, victime impuissante de forces hostiles et de la cruauté du monde. Devenu, pour subvenir aux besoins de sa femme et de son fils, l’homme à tout faire de son capitaine et le cobaye d’un médecin sans scrupules, le soldat Woyzeck est exploité, humilié et trompé par celle qu’il aime. En proie à des hallucinations, il sombre peu à peu dans la folie, tue sa femme et se donne la mort en se noyant dans un étang. Destin tragique que Woyzeck résume lui-même ainsi : « Chaque homme est un abîme, on a le vertige quand on se penche dessus. » Restée inachevée à la mort de son auteur, la pièce a été redécouverte par Brecht. D’une étonnante modernité, elle anticipe le drame expressionniste allemand. Alban Berg en a fait un opéra. 

Theodor Fontane, Effi Briest, 1896 (Gallimard/L’Imaginaire)

Des bords de la Baltique à Berlin, une triste et banale histoire d’adultère qui conduit à la mort de l’amant, tué en duel par le mari, puis à la déchéance d’Effi Briest, jeune aristocrate qui finira par mourir de chagrin, seule, couverte d’opprobre et répudiée par les siens. Attaché à la tradition, peu porté à la révolte et plein d’indulgence pour ses personnages, Fontane peint toutefois sans fard, mais avec humour et un scepticisme désabusé, la société allemande de son temps. Une Madame Bovary prussienne par le maître du roman réaliste allemand, dont les drames se nouent et se dénouent au fil de longues conversations entre les personnages.

Château de Trêves

Hermann HesseLe Loup des steppes, 1933 (Le Livre de poche)

Hermann Hesse, écrivain allemand naturalisé suisse reçoit le Prix Nobel en 1946. En 1933, à l’époque de la parution du Voyage en Orient, Hermann Hesse écrivait à Thomas Mann : « Je ne peux pas me défaire de la qualité d’Allemand qui est la mienne et je crois que mon individualisme de même que ma résistance et ma haine à l’égard de certaines attitudes et d’une certaine phraséologie allemandes constituent des fonctions dont l’exercice est non seulement profitable pour soi-même, mais rend également service à mon peuple. »
Le Voyage en Orient, voyage symbolique, entrepris par les pèlerins d’un ordre très ancien, a pour destination un Orient qui est partout et nulle part, qui est la synthèse de tous les temps, dans un paysage qui est avant tout un paysage de l’esprit. Une forme d’ultima thulé dans un illo tempore. Hesse y déploie en toute liberté les multiples facettes d’une culture allemande qui n’a de sens que si elle est cosmopolite. Récit fantastique et livre clé, Le Voyage en Orient est la meilleure introduction qui soit à l’œuvre de Hermann Hesse, mon auteur allemand préféré, découvert à l’adolescence avec Siddhartha (1922) et Le loup des steppes (1927).

Thomas Mann, La Montagne magique, 1924 (Le Livre de poche)

Également allemand naturalisé suisse (beaucoup d’artistes allemands ont fui vers les États-Unis ou vers d’autres pays européens et ont souhaité changer de nationalité au cours de la Seconde Guerre mondiale) Thomas Mann reçut le prix Nobel de littérature en 1929. Ce roman raconte la vie du personnage Hans Castorp, venu rendre visite à un cousin dans un sanatorium de Davos, et qui se laisse séduire par la magie des lieux, la maladie et la mort. Il ne quittera Davos que pour les champs de bataille de la guerre de 1914 sur laquelle se clôt le plus célèbre roman de l’un des plus grands écrivains allemands du XXe siècle. Dans l’œuvre abondante, on peut préférer La mort à Venise (1911) où l’auteur suggère sa propre homosexualité ou les tomes des Buddenbrock, le déclin d’une famille (1901).

Alfred DöblinBerlin Alexanderplatz, 1929 (Gallimard)

À sa sortie de prison, où l’avait conduit l’assassinat de sa maîtresse, Franz Biberkopf est bien décidé à mener enfin une vie sage et honnête. Mais les rencontres et les événements en décideront autrement. Situé dans le Berlin interlope des années 1920Berlin Alexanderplatzest le roman d’un homme broyé par la grande ville. Il s’adresse à tous ceux, nous avertit Döblin, qui « tel Franz Biberkopflogent dans une peau d’homme et ne diffèrent en rien dudit Franz Biberkopf, savoir exigent davantage de la vie que le pain quotidien ». Son écriture hachée, l’usage de l’argot, sa technique du récit inspiré du cinéma et le recours systématique au monologue intérieur en font l’un des chefs-d’œuvre de la littérature expressionniste allemande.

Marché de Noël traditionnel à Aachen

Robert Musil, L’Homme sans qualités, 2 tomes 1930 et 1932 (Points)

À Vienne en 1913, Ulrich, l’homme « sans qualités », décide de se mettre « en congé de la vie » et d’explorer le champ des possibles pour tenter de donner un sens à son existence. La peinture ironique de l’Autriche impériale, à travers une galerie de personnages : un tueur de prostituées, des diplomates, des hommes d’affaires, des intellectuels… Ce roman inachevé, auquel Musil travailla pendant plus de vingt ans, est aussi une critique de la modernité et une réflexion sur ce qui a conduit l’Europe aux catastrophes du siècle passé. Souvent comparé à La Recherche du temps perdu de Proust ou à l’Ulysse de Joyce, c’est l’un des grands livres du 20e siècle. 

Rainer Maria Rilke, Poèmes à la nuit, 1913 à 1916 (Éditions Verdier)

Rainer Maria Rilke naît à Prague en 1875, alors en Autriche-Hongrie, dans une famille qui le destine très rapidement à la carrière des armes. Placé dans une école militaire, il est renvoyé en 1891 pour inaptitude physique. Tant mieux pour la littérature mondiale, il compose alors une abondante de poèmes et de nouvelles essentiellement. Ces Poèmes à la nuit sont posthumes et tardivement traduits en français, demeure une référence au même titre que ses Sonnets à Orphée ou bien sa célèbre Lettre à un jeune poète.

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883 (Le livre de poche)

Philologue, poème, compositeur, pianiste et philosophe, Nietzsche haïssait la fonction. Œuvre majeure de la littérature mondiale, Ainsi parlait Zarathoustra se compose de discours, de paraboles, de poésies et de chants répartis en quatre livres. Zarathoustra commence par annoncer la mort de Dieu, condition préalable à l’enseignement du Surhomme, abordé dans le prologue et dans le premier livre, où la parabole du chameau constitue une annonce de son destin. Le deuxième livre expose la pensée de la Volonté de puissance, qui est la pensée du dépassement de soi conduisant au Surhomme. Puis le troisième livre tourne autour de l’Éternel Retour, affirmation de la plus haute importance de la Volonté de puissance, et idée sélectrice destinée à poser les conditions qui dans l’avenir permettront l’avènement du Surhomme. La dernière partie tourne autour des hommes supérieurs et de la tentation de la pitié qui est pour Nietzsche la tentation nihiliste par excellence. C’est pour Zarathoustra le dernier obstacle à l’affirmation de la vie et le début d’une nouvelle transfiguration, avec laquelle l’œuvre se termine, transfiguration vers l’amour et la joie symbolisés par le lion devenu docile et rieur et entouré d’une nuée de colombes. À lire également Le gai savoir dédié à la création artistique.

Lou Andréas Salomé, À l’ombre du père : Correspondance avec Anna Freud, 1919-1937 (Hachette)

S’il ne devait y avoir qu’une femme (et l’absence de femmes de lettres de langue allemande ne peut passer inaperçue, bien qu’on cite souvent Hildegarde de Bingen, nonne érudite du 11e siècle !), et puisqu’il n’y en a qu’une dans ma brève sélection, c’est (forcément dirai-je) Lou Andréas Salomé. Aimée par Nietzsche et Rilke, admirée par Freud dont elle fut un temps la disciple, psychanalyste, femme libre et audacieuse à l’esprit rebelle et à l’œuvre prolifique, un biopic lui a récemment été consacré. Je choisis pour la faire découvrir la remarquable biographie de H.F Peters, Ma sœur, mon épouse (Gallimard, 1967), mais aussi les lettres qu’elle échangea avec la fille de Freud au sujet du père, en général, et de l’ogre-père que fut Freud en particulier.  

Chers lecteurs, merci pour votre fidélité. La semaine prochaine, l’Invitation en voyage se poursuit en Afrique du Sud, autre grand pays de littérature. Bonne lecture et bonne semaine.

Photo principale : Berlin, l’île aux musées sur le fleuve Spree.  

Photo : Serge Marcoux & Wikipédia

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Carnaval des couleurs 3e éditionLe Pois Penché

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com

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