//Marie-Claire Blais : «Petites cendres ou la capture »(1)

Marie-Claire Blais : «Petites cendres ou la capture »(1)

Ricardo Langlois
Rencontre avec Marie-Claire Blais en 1996 pour une signature au Salon du livre de Montréal. J’arrive avec le précieux roman « Soifs » (2).

Un livre unique. Soif de plaisirs, d’ivresse, de justice, de liberté. Marie-Claire Blais m’a accordé une entrevue improvisée. Je lui ai dit que son livre était une fresque littéraire comme « L’enfer » de Dante, rien de moins.

On y retrouve cet univers marginal : le vieux noir itinérant usé par la misère, l’alcool et les drogues, en conflit avec un policier. (Tiens, une histoire qui n’est pas nouvelle.« Petites cendres », le travesti, devient un bouclier. La voix d’un jeune rappeur apporte un court moment de bonheur. Les codes sont remis en question.

« Mon fils me comprend, dit l’homme accoutré du costume d’adolescent de son fils, un short très moulant, des bottes à sangles montant jusqu’aux genoux, un corsage de femme. » (p53)

Cet événement nourrit un rêve de liberté. Avant l’Apocalypse, les jeunes rêvent aussi. Love doit apprendre à s’affranchir de son passé, de son côté pudique. Love revient de loin : « le mal est partout. Love sait que sa mère et sa grand-mère ont été violées. »(p71)

L’Amérique a aussi ses lois et ses ghettos sans protection. « Pourquoi tant de haine à exister, un fleuve de feu entre nos rangs,pensait le policier blanc. » (p87)

Les jeunes sont des héros pour l’auteure. On y croise un garçon de quinze ans avec une affiche « Pardonnez aux uns et aux autres ». « Il avait dessiné un cœur immense rouge. »(p95) Arnaques. Fausses promesses. Descendre sans fin les ruelles saturées de règles, de lois, de policiers occupés à rien. Hystérie et chaos. La mythologie chrétienne ne suffit pas à apaiser. « Sommes-nous dignes de venir prier dans cette église après toutes mes fautes ? » (p135).

En 1982, pour la réédition de « L’exilé » (3), Pierre Filion parle d’« un questionnement personnel au bout des mots et de la douleur d’écrire. C’est pourquoi son travail avec le temps rejoint de plus en plus les âmes de la terre qui cherchent » J’irais plus loin : je vois son âme qui philosophe sur l’océan de ciels inexplorés (le feu de Nietzsche) qui transforment l’emblème philosophique presque en personnage conceptuel. Le travesti, c’est aussi le lecteur dans le déclin du Temps. Est-il possible, malgré les perturbations physiologiques, de célébrer l’amour ? La liberté ? Le travail du lecteur est d’assimiler la radicalité de notre monde en plein bouleversement. Toujours cette notion du mal comme un châtiment pour Marie-Claire Blais. Le corps dans un mauvais corps.

« On eut dit qu’ils étaient venus au monde en se trompant de corps, cela se pouvait bien, après tout, pensait Philli ». (p179)

L’auteure, comme toujours, rend hommage aux plus célèbres artistes de la planète. Dans « Soifs » : John Keats le poète et l’écrivain Kafka, et à la fin de « Petites cendres » : un coup de chapeau à Édouard Monet, le peintre impressionniste, doué pour son style personnel et prodigieux. La peinture exprime souvent pour elle un don de l’enfance. La joie de dessiner. Elle a toujours aimé parler des poètes, peintres et écrivains. Elle rend aussi un beau témoignage aux prostitués trans, à la communauté noire et aux marginaux en général depuis toujours. C’est un combat de dignité. La plume devient une épée. Elle écrit comme si le sang coulait parfois… Et si je vous disais : une écriture qui s’inscrit dans le temps d’un autre Temps ?

Notes

L’œuvre de Marie-Claire Blais comprend de nombreux romans, un essai, cinq pièces de théâtre, des poèmes, des scénarios, des nouvelles. En 1995, elle publie « Soifs », un cycle de 10 romans auquel s’ajoute « Petites cendres ou la capture », publié en 2020… Son style d’écriture est unique en soi : pas de chapitres, ni de division en paragraphes. Tout est écrit en très longues phrases à la manière de Marcel Proust.

1— Marie-Claire Blais, « Petites cendres ou la capture », Édition Boréal, 2020.
2— Marie Claire Blais, « Soifs », Boréal 1995. Récipiendaire du Prix du Gouverneur Général.
3— Marie Claire Blais, « L’Exilé suivi de Les voyageurs sacrés », édition BQ, 1992.
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