Marie-Claire Blais, Un cœur habité de mille voix.

Marie-Claire Blais écrit pour la nouvelle génération. Les luttes LGBTQ (1) à travers le personnage René, le militant, depuis les émeutes de Stonewall à New York en 1969. Toutes ces boîtes de nuit où ont eu lieu des descentes de police. La question du sida, qui est depuis toujours un sujet tabou, mais qui demeure un sujet de préoccupation pour l’autrice.

Trop trivial, pas assez de pensée magique. Explorer en détail ce qui existait avant Platon, avant Proust, avant Barthes. Se positionner. Restaurer les grandes lignes d’une certaine réalité, l’historiographie d’une minorité visible qui a contribué de manière remarquable à la richesse de l’amour véritable existant au-delà des religions. C’est un aspect critique qui se développe tout au long du récit.

Les personnages de l’ange de la solitude

J’ai rencontré Marie-Claire Blais à la sortie de Soifs  (2). C’est une femme d’une grande gentillesse. Elle raconte l’histoire de la jeunesse, des artistes qui vivent en communauté. Elle parle d’une nouvelle famille, de l’idéalisme de la contre-culture. Gérard, éternel junkie, est toujours présent. Polydor, amoureuse de Saint-Jean de la Croix. « Sa poésie a tendance philosophique n’était-elle pas ésotérique dans sa glorification à Dieu ? » (3)

Il y a même de la sensibilité liée au visage du Christ (4). Le temps s’arrête. On retrace le parcours d’une commune qui a vieilli à travers les mouvements du cosmos et de l’histoire. Avec sa galerie de personnages colorés, Marie-Claire Blais traverse tous les solstices, toutes les forces animées par cette pulsion de vie qui hantent les grands poètes, de Rimbaud à Neruda. Enflammée, elle analyse avec une rhétorique implacable cette oppression face aux acteurs (actrices) et aux génies dionysiaques. Face aussi à ceux qui veulent vivre leur amour, leur liberté. L’écrivain Houellebecq souffre de cette entropie. Nous avons tous nos fixations.

La lutte (au nom de la justice)

Militer au nom de la justice, au nom de l’humanité. « Voyant tout cela, je me disais, l’humanité a-t-elle un avenir, l’humanité a-t-elle un avenir, je ne croyais ni en Dieu ni aux hommes (…) il faut sauver l’univers (…) quel mal y a-t-il à aimer n’est-ce pas le seul salut contre la haine. » (5)  Beaucoup de jeunes risquent de s’identifier à ces personnages. Moi le premier, suis-je hanté par mon passé recomposé ? Je suis de tout cœur avec cette génération. Je suis celui qui traverse le temps aux côtés de Marie-Claire Blais. Je dois franchir un pont générationnel et habiter cet espace-temps. Je dérive dans les images et les personnages. Je pense au poète Philippe Jaccottet :

« Je suis comme quelqu’un qui creuse dans la Brume
À la recherche de ce qui échappe à la Brume

Pour avoir entendu un peu plus loin Des pas et des paroles
Entre les passants échangés… “(6)

Un jardin absolu

La solidarité chez les marginaux déplace des montagnes. Dans ce monde de  » néohumains post-apocalypse. » (7) il y a ce nihilisme contemporain. Il y a aussi les autres, les idéalistes et les anarchistes (je fais abstraction de la mouvance woke qui veut effacer le passé). « Être victime du conformisme idéologique » (7). Je ne désespère pas de mes envolées lyriques. La poésie est pour moi une science. En lisant ce roman, j’ai pensé à Kerouac avec ses méditations (8). Il y a bien une petite lumière quelque part dans ce jardin absolu. Ce récit est un miroir de mots, de métaphores, de blessures au sens caché. Un récit comme un bistouri en plein cœur.

1. LBGTQ, Il existe au Canada des organismes qui viennent en aide aux personnes nouvellement immigrées, issues de nos communautés. En Colombie-Britannique et en Ontario. Au Québec, il y a AGIR. Il existe des lois pour nous protéger contre la violence et la discrimination.

2. Soif, voir critique Petites cendres, 19 juin 2020, lametropole.com

3. Un cœur habité de mille voix, p. 121.  L’ange de la solitude, Typo 1992.

4. Un cœur habité de mille voix, p. 174.

5. Philippe Jaccotet, À la lumière d’hiver. NRF 2009.

6. Michel Onfray, expression du philosophe français.

7. Mathieu Bock-Cöté, article, J’aurais pu être woke et fédéraliste. Journal de Montréal.

8. Jack Kerouac, Big Sur. Folio 1985. L’œuvre de Marie-Claire Blais est considérable. Autrice de nombreux romans, de pièces de théâtre, de poèmes, de scénarios. Née en 1939, elle a reçu cinq fois le Prix du Gouverneur Général. Marie-Claire Blais, Un cœur habité de mille voix, Boréal 2021.

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Ricardo Langlois

Chroniqueur musical pour Pop Rock, écrivain et poète.