Marie-Hélène Voyer, Mouron des champs

À une autre époque, on parlait de la Grande Noirceur. C’était l’époque des neuvaines sans fin. Ma grand-mère dirigeait une manufacture avec une trentaine d’employées pour leur montrer à confectionner des souliers. Ma mère restait avec les quatre enfants. Elle jouait du piano. Marie-Hélène Voyer pose un regard poétique en hommage à ces femmes d’exception.
La vie simple

Je n’ai que de beaux souvenirs de ces femmes. Les femmes de ma vie. “Nous sommes des combattants, il faut affronter le désespoir de toutes les causes. En cela, point de passe-droit.” (1) Disons-le tout de suite, ce livre est de toute beauté. L’art d’aimer le passé. Cette nostalgie est dédiée à celles qui ont bâti le pays du Québec (le terroir).

“Nous voilà
De mères en filles
Bien portantes de
Corps affairées
À mener leur pleine grosseur
La tauraille et la marmaille
Qu’il faut élever.” (p 31)

Et cet extrait :

“Un Sacré cœur saigne
Sur la porte d’entrée
Ses ronces s’empoussièrent
S’agrippent aux rameaux.” (p.44)

Maman et les images

Cette lecture m’éblouit. Le portrait est si juste et délicat. Je suis possédé par ce temps précieux. Ces mots m’habitent dans tout mon corps et mon âme. Je vois maman jouer “Tristesse” de Chopin au piano. C’est l’époque où on était heureux avec un ballon ou un cerf-volant. Je lis ceci :

“Maman, je ne dors toujours pas
J’écoute mon cœur cet objet affolé
Je compte les choses qui meurent en moi.” (p.73)

Je m’endors à peine. Même enfant, je pensais à la douceur de maman et de grand-maman. C’était des femmes fortes, charismatiques souvent trop silencieuses. “Certains sourires valent des poèmes” (Marie Uguay).

Certains poèmes sont troublants. J’entends vos voix si lointaines. Froid, comme l’effroi.

“Ma mère avait une beauté d’oiseau inquiet
Elle mourait chaque année
Avant la neige.” (p.124)

Mouron des champs

Le destin d’une génération

Le destin d’une génération. La pleine nuit en plein jour ? La patience des femmes, belles comme des lilas. Je suis avec vous et en vous. On vous doit une grande partie de l’histoire du Québec. “Le père excessif au bout de la table.” (Pierre Morency). Je répète sans cesse : “Maman comment as-tu fait ?” L’autrice n’émet aucune réserve : “Chaque nuit je m’invente une mère qui caresse mon front. Je dors parmi ses ombres légères ses floraisons fuyantes.” (p.132)

À la fin du livre, l’autrice a ajouté un essai : “Ce peu qui nous fonde”. Son regard d’enfant, de ses enfants. Une perspective sur un temps ancien. J’ai pensé a Denise Desautels, une forme d’autosubsistance :

“La mère vivante comme il l’aime. Debout.
Le désir enfin de ses doigts touche la chair tatouée,
Loin du gouffre de la chair ouverte.” (2)

Ce livre est un monument à l’histoire des femmes. Celles qui ont été trop longtemps dans l’ombre . La fiction chrétienne a tout avalé, nous en sommes conscients. L’instinct sexuel est un autre enjeu (Schopenhauer) . Pour moi, ma mère, c’est Tout. Elle est toujours avec moi et ce livre la magnifie encore plus.

Notes

1. Serge Bouchard, Les yeux tristes de mon camion, Boréal Compact, essai 2017.

2. Denise Desautels, L’angle noir de la joie, NRF Gallimard 2022.

Marie-Hélène Voyer, Mouron des champs, La Peuplade, poésie 2022.  Disponible chez Zone libre, 262 Sainte Catherine Est, version papier : 22,95 $,  version numérique : 15,99 $.  Web :  https://www.leslibraires.ca/livres/mouron-des-champs-marie-helene-voyer-9782925141150.html

JGALe Pluvier

Ricardo Langlois

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com