Mathieu Bélisle, Ce qui meurt en nous

L’auteur parle de la pandémie. Ce récit qu’il porte sur ses épaules permet l’ouverture à plusieurs questions. La mort a été partout. Dans le monde entier. Au Québec, tout le monde vivait de façon moniale. Peut-être comme vous, j’ai pleuré, j’ai ragé, mon rapport à Dieu est devenu confus. Nous étions dans l’inconnu. Il fallait porter des masques. Il fallait entrer à 20 h. J’espérais la chute du diable. 
La blessure la plus rapprochée du soleil

Avec cette citation de René Char, la blessure la plus rapprochée du soleil (1 ) je découvre cet auteur (professeur ) qui explique la nature accidentelle, insensée, chaotique de l’histoire (p. 24 ). Il écrit trois essais : Quelque chose s’est brisée  pour comprendre notre rapport compliqué avec la mort. Le second essai : L’humanité fantôme, les conséquences ontologiques de la dématérialisation. Des rapports humains au cours de cette pandémie. Le troisième essai : Retrouver le pays réel ou l’inefficacité de notre système bureaucratique. La COVID-19 a secoué tout un système. Où trouver la Lumière?  Il le dit ouvertement :

Mais parce que c’est là, avec la Lumière, que l’écriture des trois premiers essais me conduisait tout naturellement, comme s’il s’agissait de la seule conclusion possible (p 26 ).

Parce que la mort est partout. Des personnes sont mortes. Elles n’avaient ni nom ni visage. Beaucoup sont morts dans la solitude. Imaginez ceux qui ont vécu La Grande Noirceur et qui meurent dans une autre sorte de grande noirceur. Mon ami, le poète Jean-Marc Fréchette (2 ) est mort seul chez lui, quelques semaines avant la COVID. Les funérailles étaient à distance. Je n’étais pas de la famille donc pas le droit de pleurer mon ami dans une cérémonie intime. Une petite révolte intérieure, oui, j’étais complètement défait. Peut-être le pire, c’est le Jugement dernier proclamé par les prophètes youtubeurs et leurs disciples. Même si les gouvernements faisaient de leur mieux. Les opposants sont devenus des dissidents. Le complotisme recrutait des adeptes ( chez les plus jeunes surtout, pour eux le virus était une affaire de vieux ). Le Far West en 2022, les bons et les méchants. Les journalistes étaient considérés comme de la peste. L’anxiété était devenue pour beaucoup un mal existentiel. Un signe de la faiblesse de notre époque tient au fait que la mort ne fait plus l’objet d’aucune conception commune (p 53 ). C’était presque surréaliste. On a parlé de dictature. On a organisé des manifestations antiracistes pour insulter les Québécois (? ) Le mot Libaaarté ! est stigmatisé. La haine et l’ignorance sont sorties du placard (3).

L’exigence de consommation mise sur notre faiblesse et nos envies (p. 55 ).

Pendant ce temps… 

Que se passe-t-il à Boucherville? Il a fallu trouver des moyens de survie. Je me suis mis à écouter le vent, à me poster devant le fleuve, à lire beaucoup Emily Dickinson. À écrire pour me détacher du monde. Je suis revenu au cerf-volant, aux poèmes qui évoquent le passé. Un oiseau qui rit devant mes yeux d’adolescent qui surveille la lumière sur le réel. Tous ces gens masqués ne peuvent pas voir les bouches. Comment réciter un poème de mon livre? C’est un passe-temps que je dois mettre à l’écart. Je me fermais les yeux. J’envoyais une prière à quelqu’un que j’aime. Ce confinement était une sorte de dérèglement.

Peut-être l’acte final à partir duquel l’histoire de la planète se poursuivra sans nous (p 91 ).

La littérature pour habiter le monde

Cette phrase illumine tout :

La littérature enseigne à nous mesurer au vide et à l’absence, au manque et à la nécessité, et à les combler grâce aux ressources infinies de l’imagination (Ibid ).

Il parle de Jacques Ferron (son rapport au monde). Il parle des Confitures de coings (1972 ). Je vous propose L’amélanchier (1970 ), je me reconnais dans les premières lignes : Mon enfance fut fantasque, mais sédentaire de sorte qu’elle subsiste autant par ma mémoire que par la topographie des lieux où je l’ai passé (4 ). Bélisle rend hommage aussi au poète Saint Denys Garneau (p. 118 )

On croyait au fond de soi faire un voyage à n’en plus finir

Mais on découvre la platitude de la terre

La terre notre image

Et c’est maintenant le bout du monde cela

Il faut s’arrêter

On en est là.

Et le meilleur est à venir. Il souligne Maria Chapdeleine, Ténèbre de Paul Kawczak, Nelligan, Gilles Carle, Tintin, Gaston Miron, Camus et deux pages à Serge Fiori. Il mentionne cette magnifique chanson d’Harmonium. Lumière de vie est l’œuvre d’un homme qui a compris que sa seule chance d’accéder à la vie extraordinaire tenait à la possibilité de naître à la lumière (p.132 ).

Ce livre, un manuel de survie, un livre d’histoire. Le sentiment vif d’une humanité en perdition. Ce livre me redonne l’espoir et peut-être le désir grand d’un pays qui m’habite.

Notes 
  1. René Char, Feuillets d’Hypnos (1946). Le livre n’est pas mentionné dans ses notes bibliographiques.
  2. Jean-Marc Fréchette, poète mystique québécois, Ami précieux pendant plus de 25 ans. Il a vécu à Paris, en Italie et aux Indes. Certains de ses livres ont été publiés en Europe. Il était proche de Fernand Ouellette.
  3. Je cite de mémoire un éditorial de Richard Martineau, 2021, l’année des décomplexés.
  4. J’avais sous la main L’amélanchier de Jacques Ferron. Il parle du pays, le secret de la première enfance. Un écrivain unique dans l’univers de la littérature québécoise.
  5. Saint-Denys Garneau, je souligne ce très beau poème qui est dans Les solitudes. Introuvable chez Boréal Compact ou Typo.

 Mathieu Bélisle, Ce qui meurt en nous. Leméac 2022.

Prix et distinctions 

Bienvenue au pays de la vie ordinaire :
Prix des libraires du Québec 2018 / Liste préliminaire (catégorie Essai québécois).

Bienvenue au pays de la vie ordinaire : Prix Contre-jour de l’essai littéraire 2018 / Finaliste.
L’empire invisible : Prix Pierre-Vadeboncoeur 2020 / Lauréat.
L’empire invisible : Prix des libraires du Québec 2021 / Liste préliminaire (catégorie Essai québécois).
L’empire invisible : Prix littéraires du Gouverneur général 2021 / Finaliste (catégorie Essais).

Las Olas

Ricardo Langlois

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com