//Maude Veilleux : Une sorte de lumière spéciale

Maude Veilleux : Une sorte de lumière spéciale

Ricardo Langlois
Une sorte de lumière spéciale. Le titre est enchanteur. Le jeu des pulsions.  La survie post-moderne.  Maude Veilleux est anéantie par le réel.  Peu de réjouissances. L’auteure est brillante. Après la raison : le déraisonnable.

La poésie est contemporaine. L’insoumission au monde d’aujourd’hui. Elle réforme son quotidien. Elle a son vécu. Elle s’annonce : née en Beauce dans un milieu pauvre, d’une famille d’ouvriers. Elle le dit carrément : J’essaie de comprendre ma place là-dedans. J’écris avec ça. J’écris avec ça. Elle parle de l’Amérique divisée. Elle est candide dans ses convictions : la vraie pauvreté c’est l’absence de rêves (en introduction). On se laisse séduire : j’aimerais inventer une forme de poème rhétorique qui argumente comme dans le rap américain (p. 13). Le théâtre moral, la tension mentale ou la fluidité d’une genèse. On la sent impuissante. Une jeune femme de 2020 qui a des revendications. Elle amorce un discours existentiel : j’ai envie de tout dire de dire l’anxiété qui fait ne pas répondre au téléphone aux courriels aux textos (p23).

Le refus des concessions dans un premier temps. Son écriture rusée porte à réflexion. Un dérèglement affectif (un trauma) : je me sens seule je me sens toujours seule j’ai une écharde dans le moteur j’ai un cœur dans le moteur je n’ai pas de char (p40).. Où prendre source, hors de soi, où trouver ou espérer la lumière ? Le flux et les afflux de la poétesse nous emportent dans une marée insondable. On est à la merci toujours de ce que nous sommes. Dans nos souvenirs, les remords, les regrets. On s’enferme sur soi-même. Sans le wifi on me coupe d’un lieu où j’existe me coince dans un univers de corps de vins de j’aime mieux parler avec les doigts et j’aime encore mieux ne pas parler (p65). La poésie est un exutoire. Le Moi se frotte à la subjectivité radicale. Une réalité individuelle, mais elle a créé son propre style. Elle est au pied du mur. Elle nous touche par sa manière personnelle (son individualité est plus que le culte du Moi).

Sa poésie est un voyage sur Soi. Elle fait un retour sur son adolescence : j’ai quinze ans je suis une autre personne je mens à tout le monde je devrais sentir de la culpabilité je ne sens rien (p71). L’éthique d’un libertinage assumé. Apprendre à survivre avec son époque. Quelle est la vérité dans une ère individualiste ? Je me souviens d’Oprah Winfrey qui a déjà utilisé l’expression ma vérité au Golden Globe l’an dernier. Elle qui a tant parlé de croissance personnelle. Bienvenue au royaume du relativisme. Apprendre à vivre, à survivre . Au journal Le Devoir, elle se dévoile sans pudeur, elle parle de poésie comme une seule arme, mon seul outil pour faire quelque chose. 1 Puis cette phrase qui me paralyse : la poésie n’a pas beaucoup d’impact sur le monde.

À ma première lecture, j’ai pensé à la cruelle intensité qui produit un éclat de beauté. Un déchirement dans le chatoiement. Le cri retenu ou l’arme blanche entre le silence et les mots…

Notes

1— Citation Le Devoir, 29 mai 2019.
2— Patti Smith, Glaneur de rêves, Gallimard, 2014.
3— Maude Veilleux est une poétesse et romancière québécoise. Elle a publié Les choses de l’amour a marde en 2013, Last Call les murènes en 2016 aux Éditions de l’Écrou. Son dernier recueil se classe dans les meilleurs vendeurs chez les libraires indépendants.
4— Maude Veilleux, Une sorte de lumière spéciale, Éditions de l’Écrou, 2019.
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