//Michaël Trahan, Vie nouvelle

Michaël Trahan, Vie nouvelle

Ricardo Langlois
Avant d’entreprendre la lecture de Vie nouvelle de Michaël Trahan,  j’ai relu avec un immense plaisir La raison des fleurs qui lui a valu le prix du Gouverneur général.  J’ai aimé qu’il cite une lettre perdue de Saint-Denys Garneau. (1) À l’université j’ai tout lu sur ce grand poète. C’est une tragédie que l’acte d’écrire.   » J’écris que je pleure, parce qu’en réalité,  je n’y arrive pas.  J’écris que je pleure pour m’excuser.  » (p. 206)
Une nouvelle vie?

Dans son troisième livre, Vie nouvelle, Michaël Trahan s’invente une nouvelle vie. Vie nouvelle est un fantôme comme les autres.  » Je reviens au théâtre. » (p. 17)  J’ai aussi pensé à Hubert Aquin quant à l’invention romanesque :  » la littérature est pour moi une activité parmi tant d’autres. Et en elle ailleurs se retrouve une autre distanciation. » (2)  Il y a le spectre de la culpabilité, de la douleur. Tout ça a été écrit avant la naissance de son fils. L’attente est insoutenable.

Écrire la révolte

Trahan le poète est révolté. Il accumule ses désordres intérieurs. Il s’automutile. La beauté sera toujours un gouffre. Il est révolté par cette joie (dissimulée au plus profond du cœur). La mort se nourrit de cette vie mortelle. L’épreuve de la vie – apprendre – est pour lui un fardeau :  » Ici l’épreuve se corse. Corser veut dire : empirer, suspendre, détruire sans toucher à rien, ruiner, anéantir, supprimer par le simple pouvoir de la pensée. »  (p71)

Écrire pour ne pas désespérer. Une fois qu’on dit tout, est-ce que la parole peut éclairer? Aller à l’essentiel. Tendre la main. Vivre, c’est tenter l’impossible expérience du bonheur. Le narrateur est très éprouvé émotionnellement. Ici, c’est le vagabond solitaire qui connaîtra son salut à la fin. J’ai pensé aux chansons de Bob Dylan dans Blood on the tracks (4). C’est un livre de souffrances comme le livre de Job dans la Bible :

 » Je fais le livre du cinéma, le roman de l’amour

Perdu, l’enfant oublié, la salle vide d’avant les fleurs.

Je tiens à la chose noire plus qu’à ma propre vie. » (p.107)

Écriture nihiliste

Certains diront une théâtralisation psychotique. Toute écriture nihiliste est le reflet de notre époque. Les références de l’auteur ne sont pas banales : Roland Barthes, Denise Desautels, Marguerite Duras (Écrire, un livre culte pour moi) et Virginia Woolf parmi les plus importantes :

 » Je retiens le cercle qui me ramène vers

Ce que j’ai abandonné désavoué livré

Aux morts je peux mourir moi aussi

Je peux donner la vie et la prendre. »  (p.154)

À la fin, j’ai pensé à LInvention de la mort, les lettres dHubert Aquin (5) à la fin de son livre (testament). Trahan est un grand écrivain. J’ai surtout aimé le chapitre Ouverture de la chambre sourde, 999 vers (6). Le mot « miséricorde » n’est pas là pour rien.  Incertitude ontologique, séquences sur la chute de l’amour. C’est la poésie moderne à l’état pur.

Notes

1. Michaël Trahan, La raison des fleurs, Le Quartanier2017, p206.
2. Idem.
3. Hubert Aquin, L’Invention de la mort, BQ, Édition critique, 2001.
4. Bob Dylan, album studio Blood on the tracks, 1975, CBS.
5. Hubert Aquin, L’Invention de la mort, BQ, Édition critique, 2001.
6. Michaêl Trahan Vie nouvelle, chapitre 7, p. 145-183.

Michaël Trahan a reçu en 2018 le prix littéraire du Gouverneur général pour La raison des fleurs, et en 2013 le prix Émile-Nelligan pour Nœud coulant.  Michaël Trahan, Vie nouvelle, Le Quartanier, 2020

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