//Michel Tremblay, Le Cœur en bandoulière

Michel Tremblay, Le Cœur en bandoulière

Ricardo Langlois

L’angoisse de l’écrivain. Transformer la peur en souvenirs. Être usé par le temps qui passe.

Lecteur inconditionnel de Michel Tremblay, je n’attendais plus rien de nouveau de mon auteur fétiche. Après Le Cahier bleu publié en 2005, j’espérais une étincelle du génial raconteur des BellesSœurs, des Chroniques du Plateau. Eh bien ! Voilà… ma patience a été récompensée.

Il a confié que Le Coeur en bandoulière ce a commencé il y a cinq ans dans le but de rendre hommage à Tchekhov. Tremblay en avait écrit les deux tiers puis a arrêté l’écriture. Il a fallu patienter. La mémoire ne saurait faire fi du présent. Écrire un roman sur le doute dans Cher Tchekhov. Un frère et ses trois sœurs se réunissent dans la maison familiale avec leurs conjoints pour célébrer l’Action de grâce. Il y a de la colère et de la trahison, terrain de jeu idéal pour remettre un classique en contexte. Et là, on s’amuse!  Michel Tremblay s’est dédoublé en Jean-Marc, son alter ego, et en son égo, Benoît le dramaturge. On assiste à un véritable atelier d’écriture. Dans ce livre, l’auteur doute de tout, des dialogues, de ce qu’il écrit. Il réécrit. Or, que se passe-t-il dans la tête de Michel Tremblay ? Cette pièce abandonnée depuis des années, j’avais besoin de l’écrire (…) Et peut-être une cuisante leçon d’humilité (p. 18).

Dans les pièces de Tchekhov, Tremblay apprécie l’autoanalyse des personnages. Ils pourraient être heureux, mais ce n’est pas dans leur ADN. Et ça aussi, c’est le destin des personnages de ses romans. Quelques fois, il y a rédemption (rappelez-vous Céline Poulin dans Le Cahier bleu : deviendrai-je folle d’amour ?). Faut-il un talent particulier pour se laisser porter par le bonheur ? Doutes de l’auteur vieillissant. Comment peut-on douter d’un auteur si aimé et adoré des Québécois ? Sur l’île de Key West, l’écrivain est aussi poète. Il faut lire la description de sa sensibilité proustienne dans l’évocation d’un simple coucher de soleil. De l’or en dessous, du rouge éclatant en surface, apparemment immobile, malgré le vent toute la journée (…) p99. Ses annotations sur sa pièce de Tchekhov sont jolies (anecdotiques) : leur donner tour à tour tort et raison, comme j’ai l’habitude de le faire. Jusqu’ici ça va (p. 106).

Ce qui est remarquable, c’est écrire un hommage à Tchekhov, et en même temps une pièce sur son monde imaginaire, sur son alter ego. Rarement un écrivain se met à nu à ce point, ressuscitant dans la beauté des dialogues. Cela évoque Freud : le désir du plaisir est déjà un plaisir moins vif que l’orgasme, et à Roland Barthes, philosophe et sémiologue : il n’y a pas de philosophie de la vieillesse. Pourtant c’est une image délirante. Michel Tremblay nous a habitués à une rencontre singulière du bonheur du désir et du désir du bonheur, qui n’est en soi qu’espérance. On voudrait l’éternité et savoir admirer le coucher du soleil malgré les écrans de la modernité. Tremblay est l’écrivain de la fragilité. Prisonnier de l’âge, du doute, voici que l’écrivain vogue entre nostalgie et immuabilité.

1. Les six tomes des Chroniques du Plateau du Mont-Royal, les nombreuses pièces du cycle des Belles-Sœurs et la série de romans sur le Gay savoir font de Michel Tremblay un écrivain québécois qui s’inscrit dans l’anthologie des plus grands écrivains de langue française. Prolifique chroniqueur et dramaturge, ses pièces sont jouées partout dans le monde.
2. Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, Éditions du seuil, 1972.
3. Michel Tremblay, Le cœur en bandoulière, Leméac et Actes Sud, 2019.
Le GustaveLas Olas
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