Michel Tremblay, Offrandes musicales

Chez Michel Tremblay, il y a le blues de l’humain, la recherche identitaire du Québécois. Même s’il déclare détester le genre biographique, je constate, à la lecture de ses écrits, un riche portrait de la culture et des mœurs du Québec.

Le dialecte québécois (le joual) habite ses pièces. C’est une peinture précise de la nature humaine. Le trauma, la douleur de vivre. La chimie tient tête (le désir des origines). « Combien de romans me tombent des mains, me font douter soudain de ma capacité de lire… sentir des phrases palpiter dans sa chair » (1). Il parle des femmes, de la classe ouvrière, de travestis, du monde queer, de la schizophrénie. (Un objet de beauté.)

La mémoire du Québec

On le connaît pour son œuvre magistrale « Les chroniques du Plateau Mont- Royal ». Il s’agit d’une fresque comportant six romans. Un cycle romanesque d’une grande intensité. Depuis 1991, Michel Tremblay vit majoritairement à Key West. J’ai eu le plaisir de le rencontrer à plusieurs reprises. Il aime la musique passionnément, tout comme moi. Lui, c’est l’opéra et le classique. Moi, c’est le rock de tous genres. Pour moi, Michel Tremblay est plus qu’un écrivain. C’est un philosophe. Il aime fréquenter l’abîme et le vertige. Il mène un combat : celui de la conservation de la mémoire du Québec. À notre manière, nous sommes un peuple avant-gardiste.

Un dandy de son époque

J’ai aimé « Le cœur en bandoulière » (2) paru en 2019 et dans lequel il s’interroge sur la longévité et la patience. « Ai-je fait mon temps ? Ai-je encore quelque chose à dire ? » (3). C’est une démarche exigeant un certain degré d’intériorité. Raconter une histoire. Transmettre la culture avec une férocité qui lui est toute naturelle. Tremblay explore à travers une sensibilité qui lui appartient. C’est un artiste subtil qui explore les contraintes de notre époque mutilée.

Écrire en pandémie

« Offrandes musicales », c’est avant tout la sensibilité à fleur de peau de Tremblay. Nous sommes émus de sa panne d’inspiration, au lendemain de la crise d’octobre(4). Ce chapitre révèle une partie obscure de notre histoire. Ses amis en prison, comment écrire après ça ? Il s’enfuit à New York, écoutera deux quatuors de Brahms puis écrira une pièce fabuleuse : «À toi pour toujours ta Marie-Lou ».

L’auteur a eu peur du Coronavirus. Malgré lui, il deviendra un ermite. Il écoutera Madame Butterfly en DVD. « Les sanglots qui lui montent à la gorge » (5). Il faut lire tout ce gouffre qui se construit. Allons-nous revenir à une vie simple et normale, sans chaos ni distorsions ? À 77 ans, comment survivre à la pandémie ? Il aborde le rendez-vous manqué avec Céline Dion. L’auteur à des billets pour aller voir la Diva à Las Vegas. Il ne l’entendra jamais. La foule est trop bruyante. L’âge, le temps, tout s’écrase. Le non-sens absolu. « Et est-ce que le public savait qu’il manquait de respect à une très grande artiste ?» (6)

Aucun silence. Nous retrouvons plus loin l’auteur en 1954, sous les traits d’un livreur de « Poulet Au Coq Barbecue ». Il raconte avec passion le choc qu’il a vécu à l’écoute du « Lac des Cygnes ». « Dès les premières mesures du thème principal qui allait hanter toute mon adolescence » (7). C’est l’initiation. C’est une quête de vérité et la satisfaction des sens. Tout au long des petits récits qui composent ce livre, il y a la peine, la joie et les états d’âme. C’est la mutation d’un adolescent qui deviendra un écrivain au sens le plus noble du terme. Ses histoires, je les compare à des compositions musicales.
Comme dirait Kundera, c’est « L’art du roman » (8).

Notes
1. Frédérique Bernier, Hantises, essai. P. 50.
2. Michel Tremblay, Le cœur en bandoulière, 2019,
critique détaillée sur notre site.
3. Entrevue, La Presse, 10 novembre 2019.
4. Michel Tremblay, Offrandes musicales. Pages 103 à 109.
5. Idem. P. 19.
6. Idem. P. 99.
7. Idem. P. 125.
8. Kundera, L’art du roman, Gallimard 1986. Selon l’auteur, l’œuvre de chaque romancier contient une vision implicite de l’histoire du roman.

Michel Tremblay, Offrandes musicales. Leméac, Actes Sud 2021.

Le PluvierLas Olas

Ricardo Langlois

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com