//NELLY ARCAN, « Je veux qu’on m’aime »

NELLY ARCAN, « Je veux qu’on m’aime »

Marie Desjardins
La thématique des ouvrages de Nelly Arcan est trop insistante pour que ce monde qu’elle décrit ne soit pas le sien…

Ou du moins nous livre-t-elle la perception acérée qu’elle en a. La diabolisation des parents, pour ne citer que cet exemple, et qui atteint son apogée dans L’enfant dans le miroir, un conte lourdement chargé de sens, ne saurait, en effet, être fortuite.​ Avant de se lancer dans l’écriture de romans (À ciel ouvert, Paradis clé en main), Nelly Arcan, née Isabelle Fortier, a publié deux récits au Seuil, Putain et Folle. Des récits au « je ». De quoi confondre tout lecteur en quête d’authenticité, d’autant que les deux textes en étaient criants. Nelly a beaucoup parlé d’elle-même dans ses ouvrages, voire que d’elle-même, comme la plupart des auteurs le font, d’ailleurs. Cette jolie jeune femme blonde qui, au fil des ans, raffinait chaque jour davantage son image — quelque chose de Marilyn, un look glamour — avait fait de cette image, qui flétrit, se brouille, décrépit, un leitmotiv de son propos. La vieillesse fait peur, car alors on ne peut plus séduire. Séduire fait vivre, tout comme cela fait mourir… Nelly était cette femme obsédée par l’image, l’apparence, le succès, et qui, pourtant, couvait derrière ses artifices une intelligence profonde. Elle en livrait quelques éclats, lorsque, à l’occasion, on lui demandait, brièvement, de parler de son écriture. Trêve. Car on parlait surtout de son corps à Nelly…

Ce corps qu’elle avait offert et vendu, pendant des années, en en faisant du même coup un objet d’étude. Ce que le corps donne et reçoit. Comment le corps ment et parle. Le corps, moteur de l’âme… et non l’inverse. Et pourtant. Nelly, dans le tumulte de ses exigences, de son enfance trouble, de son parcours longtemps aussi ingrat que magique étouffait dans ce moteur. Son âme sortait partout de son corps, plus tard travaillé, raffermi, liposuccionné, botoxé. La société — l’époque et ses enjeux superficiels — obligeait la petite native de Lac-Mégantic parvenue à briller dans la grande ville (mais à quel prix) à ces transformations qu’elle multipliait en toute lucidité. Elle était le thème même de son œuvre, c’est-à-dire de sa pensée.

Un cri, peut-être un appel au secours. Nelly dénonçait les hommes avides de sexe, et surtout de violence, tout en se pliant aux moindres de leurs désirs et les provoquant surtout. Sorte d’agneau, immolé par elle-même, qu’elle était, Nelly, en se posant en exemple à ne pas suivre et en modèle à imiter. Car de nombreuses Nelly vont ici et là dans la ville, des copies de la disparue, ses émules. La prostitution, qu’elle avait exercée pour soi-disant payer ses études littéraires, lui paraissait irrésistible et condamnable. Nelly reprochait aux hommes la fréquentation de sites pornos et de bordels, surtout quand ces hommes avaient deux fois l’âge des putes payées avec mépris. Un père, en effet, ne saurait coucher avec sa fille. Ainsi, Isabelle, peu à peu bachelière en littérature, puis maître dans cette même discipline avec un mémoire portant sur un être névrosé et sa création — Isabelle avançait sur le chemin de sa manière — son écriture, comme elle le répéta souvent dans le vide, régulièrement, jusqu’à sa fin. Nelly écrivait sur le danger de séduire tout en défendant la séduction en véritable professionnelle annonçant sa marque de commerce. Nelly naviguait dans ce torrent d’ambivalence et de contradictions, excellente recette des textes riches qu’elle proposa en en faisant spectaculairement la publicité.

Mais après le fulgurant succès parisien de Putain, le récit au titre porteur et lucratif, Nelly entrevit sa chute, tout en refusant d’y croire. Ce formidable départ s’était produit alors qu’elle était jeune et maladroite — l’ampleur de son être étant encore coincée dans les limites du jeu de cartes qui était le sien, aussi moche que puissant. Sortie de nulle part, Nelly Arcan, du jour au lendemain, avait été présentée comme une star de la littérature. Cet envol épatant augurait d’une suite aussi grandiose. Elle fut fracassante.

Pas d’équilibre, pas de paix intérieure, pas d’ancrage, pas de stabilité, pas d’amour. Car au fond, il n’y a que ça, l’amour. L’homme que Nelly pensa follement aimer la laissa tomber. Les autres qui suivirent ne faisaient jamais le poids. Elle-même était trop souffrante et écorchée pour même penser rencontrer cet homme avec qui elle aurait pu devenir, à défaut d’être… Car être prend du temps et, parfois, toute une vie ne suffit pas pour en faire ne serait-ce que l’expérience, quelques instants. L’être Nelly était lucide, exigeant, dur, fragile, ténébreux et angélique. Il lui aurait fallu être enveloppée d’un amour masculin solide et mûr. Un homme qui aurait compris et qui se serait compris lui-même. Un être calme en possession de ses moyens, et non un passionné troublé par l’objet même de son amour, Nelly ensorcelant à longueur de jour, de soir et de nuit, chez elle, dans la rue, dans des bars où, parfois, on pouvait l’entendre geindre. Ivre, chancelante au comptoir, sexy et savamment habillée, elle psalmodiait sa plainte : « Je veux qu’on m’aime. » Cette seule parole résume tout.

Une entrevue de Nelly Arcan :

Auteur de romans, d’essais et de biographies, Marie Desjardins, née à Montréal, vient de faire paraître AMBASSADOR HOTEL, aux éditions du CRAM. Elle a enseigné la littérature à l’Université McGill et publié de nombreux portraits dans des magazines.

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