//Patti Smith, l’année du singe

Patti Smith, l’année du singe

Ricardo Langlois
Nous sommes au début des années 80, je suis journaliste pour le journal Pop Rock. C’est en écrivant une critique de l’album Wave que j’ai découvert l’autrice et chanteuse Patti Smith.

Il y a quelques années, en lisant  Just Kids (1), j’ai rencontré une grande écrivaine. Cette fois-ci, je la retrouve à l’aube de ses 69 ans et c’est aux fantômes qu’elle s’adresse à son mari Fred Sonic, son amant homosexuel Robert Mapplethorpe. Patti Smith a croisé Allen Ginsberg, Janis Joplin, Lou Reed. Elle a même rendu un hommage à Kurt Cobain.

Son journal intime

Avec L’année du singe, Patti Smith nous offre un livre d’errance. Nous avançons à travers un labyrinthe de signes obscurs [qui est le personnage .] Nous nous retrouvons dans la nuit du monde. La narratrice approche de son 70e anniversaire [avec la vieillesse et cette proximité avec la mort, le souvenir des morts passés]. Il plane également cette possibilité d’une destruction de la planète [une apocalypse de douleur intériorisée]. La narratrice divague sur ses lectures, l’invocation des noms [Faulkner, Proust, Stephen King]. Elle tiendra des propos intelligents, mais qui n’ont aucun sens pour le lecteur [lectrice] qui ne connaît rien d’elle. L’exemple parfait : « c’était la nature télépathique de notre façon de communiquer. » [p. 69]. Elle pense aux Saintes Écritures [« Laissez les petits enfants venir à moi »]. À travers tout le processus de l’écriture, elle englobe « la totalité de notre existence soi-disant spirituelle » (p. 71)

Le livre propose également des photographies. Ce sont des clichés en noir et blanc. C’est un journal intime que Patti Smith offre aux lecteurs. Une esthétique qui rappelle Nadja dAndré Breton. L’amplitude du détail et le jeu des images. L’abîme entre le secret et le rêve. La chronologie est asymétrique. Christian Bobin disait « qu’il n’y a pas de vie spirituelle. C’est toute la vie qui est esprit. »

La réalité du multiple

L’autrice réfléchit : « délecte-toi des dernières saisons de tes soixante-neuf ans ». Le nombre sacré de Jimi Hendrix avec sa réponse a une telle exhortation : « I’m going to live my life the way I want to je vais vivre ma vie comme j’en ai envie ». ( p. 82)  Elle traverse le monde extérieur par un flux psychique intense. Comment échapper à l’écosystème du Temps ? Nous sommes dans un monde de signes. « Son écriture a un lien métaphysique entre l’âme et le corps, le Destin et l’homme » (l’autrice) [2]. Le Réel devient l’histoire de l’âme. L’Âme universelle [trans historique]. Une vie de souvenirs au milieu des poètes de la contre-culture et des chanteurs rock (Hendrix, Dylan). Une vie dans le chant de Mallarmé (la réalité du multiple). L’aspect métaphorique dans son essence. Se nourrir de paysages fabuleux.

Dans un tout petit paragraphe à la page 123, elle cite le clair de lune, la fenêtre, les étoiles, les grillons, les papillons noirs et le jardin. Apprendre à ne plus être Narcisse, mais rester comme des « kids ». Je repense à son amour inconditionnel pour Jimi Hendrix. Elle avait enregistré Hey Joe pour un 45 tours. Elle en parle dans Just Kids.. Cette musique si spirituelle. Prendre conscience qu’une vie est une poussière dans l’éternité et qu’elle se trouve dans un cycle idéaliste. « Qu’est-ce qui est réel de toute façon ? avait demandé Sam peu de temps plus tôt. Le temps est-il réel ? Ces mains mortes sont-elles plus réelles que les mains dans les rêves » ? (p 149)

Je me suis souvenu d’un poème que l’on retrouve à la fin de Just Kids :

« Les esprits qu’on évoque

Les mythes écartelés

Tout ce qu’on a traversé » [p. 396]

Lire Patti Smith fut, pour moi, une expérience d’anticipation métaphysique.  Pour tirer le maximum de cette lecture, il est cependant préférable de découvrir au préalable Just Kids et L’’année du singe. Vous goûterez ainsi sans réserve cet édifice poétique.

Notes

1— Patti Smith, Just Kids, Folio 2013, son récit autobiographique a été recompensé par le National Book Award.
2— Roland Barthes, L’empire des signes, Édition du Seuil 2007. Sémiologue, essayiste, il a élaboré une critique singulière, en constant dialogue avec la plupart des discours théoriques.

Patti Smith, L’année du singe, NRF Gallimard 2019.

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