//Pierre Ouellet, Dernier recours Ricardo Langlois

Pierre Ouellet, Dernier recours Ricardo Langlois

Ricardo Langlois
Pierre Ouellet a été professeur et directeur de nombreuses revues. Une œuvre gigantesque : poésie, romans, essais. C’est un véritable testament que l’auteur (un érudit en philosophie et religion) nous offre comme un bilan philosophique de nature très personnel. La Grande Enfance, Dieu, la Parole, le Bing Bang verbal. Le Souffle de l’auteur qui habite ce long poème-fleuve au chercheur de Dieu.
Écrire des images

“Nous sommes dans l’espace-temps de l’âme et du poème” (p. 53). L’auteur est un chercheur. On cherche l’éternité, que tout demeure, que rien ne change, que l’amour rime avec toujours, une vie à l’abri du Temps, du devenir. Mais ce serait une image (de la mort ?). L’éternité n’est pas de ce monde, c’est pourquoi on l’invente à travers l’écriture. La religion nourrit ce rêve pour l’humanité. Est-ce que philosopher retarde le processus de la mort? (Platon). Vivre serait comme un lent suicide. Seul le néant est immuable.

Leçon d’humilité

C’est un écrivain, un amateur de contrastes, de lumière et d’ombre. Une allégorie sur la fin des choses :

“Les images qu’ils lèvent dans ma tête subissent une transsubstantiation radicale (…)”

“Écrire m’apprend à survoler.” (p. 65)

Je retourne à cet extrait. L’arrière-plan, les allusions. Un fervent de romantisme ou de pure nostalgie. Un songe, comme les intérieurs de Rembrandt. “Dernier recours” est une promenade dans un sombre crépuscule. Blessé, l’écrivain ? “L’esprit à plat, l’âme dégonflée, le souffle court, coupé par le silence” (p. 107). Le corps céleste (il se définit ainsi). Une mystique de la matière de l’écriture devant son laptop. Je pense au symbolisme alchimique ( La Pierre philosophale). Je pense à Marguerite Yourcenar (1).

L’avenir est sombre. Le dialogue avec Dieu s’impose. C’est une leçon d’humilité. Il se volatilise. Il cherche à formuler le message du “fils de Dieu, l’Élu, le Condamné, du haut de sa croix” (p. 141). Comment supporter l’existence quand on est poète ? Tout est prétexte à un point de vue. Se développer personnellement, s’épanouir, atteindre l’équilibre, vaincre nos angoisses existentielles. Vivre en paix avec Soi. Et le combat perpétuel : l’Égo et le Mental dans une même case. Il flirte sur la transcendance de son Égo. Le Soi, l’identité profonde de l’écrivain Ouellet.

“Moi la bête divine qui part à la conquête du
Monde en marchant sur l’humanité au grand complet.” (p.177)

Le bruissement de Jacob

Une musique plus lente que d’habitude. En arrière-plan, Jacob, l’échelle du ciel. Adieu idéologie et graffitis intemporels, nous revenons à l’Évangile, le Grand Livre. L’acte de foi ultime :

“Et Jacob se réveille Il est terrifié.
Lieu de terreur Maison de Dieu Porte du ciel.

Rien d’autre.” (p.212)

Le Temps d’un poème. Le poète a une âme. Il est à contre-courant des millénaristes qui souhaitent des droits. L’histoire a pris un tournant tragique. Maintenant, la guerre est un jeu vidéo. La censure dans les arts, les médias et les universités. Où sont nos héros ? L’auteur écrit son testament. Il parle du Souffle. “Celui qu’il a semé aux quatre vents” (p.219). Oui, désormais, “c’est un coup de dés lancés dans l’air” (idem). Le rapport au monde ou le rapport à Soi ? Ici, je souligne : “en reprenant cette formule de Gandhi : c’est en se changeant soi-même qu’on changera le monde. La véritable révolution est intérieure” (2).

Est-ce que l’auteur a finalement capté “l’énergie d’un monde intérieur.” (3) Écrire sur Dieu (le Souffle) dans un cadre formel ou au contraire savoir tout explorer. L’auteur doit aussi comprendre que l’Égo peut être une illusion. Alors, “Derniers recours” exprime selon moi un affect de joie dissimulé. Une mise en scène sur la foi ou l’ouverture du cœur dans la Grande Nuit.

Note

  1. Marguerite Yourcenar, en pèlerin et en étranger. NRF Gallimard 1989
  2. Frédéric Lenoir, La puissance de la joie. Livre de Poche 2015. P. 132.
  3. Rainer Maria Rilke, Nouveaux poèmes suivi de Requiem. Édition Points 2008. P. 72. Pierre Ouellet, Dernier recours suivi de Souffler, Les éditions Mains Libres 2022. Illustrations de Christine Palmiéri. Postface de Yannick Haenel.

Depuis 1989, Pierre Ouellet compte à son actif plus de 50 titres. On dit de sa plume qu’elle est « humanisme, parfois provocatrice et toujours limpide ». En poésie, il fait paraître plusieurs recueils dont Vita chiara, villa oscura (Éditions du Noroît, 1994), L’avancée seul dans l’insensé (Éditions du Noroît, 2001), De l’air (Éditions du Noroît, 2014) ainsi que Port de terre (Éditions du Noroît, 2021).

Comme romancier, Pierre Ouellet publie notamment Chutes : la littérature et ses fins. (L’Hexagone, 1990), Portrait de dos (L’Hexagone, 2013), À vie (Éditions Druide, 2018) ainsi que L’état sauvage (Éditions Druide, 2021).

En tant qu’essayiste, il fait paraître plusieurs titres dont L’esprit migrateur : essai sur le non-sens commun (Trait d’union, 2003), Asiles : langues d’accueil (Fides, 2002), Où suis-je? : paroles des égarés (VLB, 2010), Testaments : le témoignage et le sacré. (Liber, 2012) ainsi que La pensée hèle : autopsie de l’esprit (Nota bene, 2018)

Récipiendaire de nombreux prix, il remporte notamment le Prix du Signet d’or de Radio-Québec (1994) le Prix d’excellence en recherche de l’Université du Québec, le Prix Ringuet (1998) ainsi que le Prix du Gouverneur général (2006, 2008). Source : Wikipédia.

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