//Réal Benoit, L’avant-garde

Réal Benoit, L’avant-garde

La Métropole
Réal Benoit est une figure oubliée de notre paysage culturel. La biographie de Marie Desjardins comble cette injustice.

Né en 1916, Réal Benoit fut journaliste, écrivaincinéaste. Directeur du service des émissions sur film à Radio-Canada pendant douze ans, il fait connaître les chefs-d’œuvre du septième art et les premiers films de la Nouvelle Vague. Son travail est nécessaire et pédagogique, à une époque où le bureau de la censure coupe sans vergogne les classiques du cinéma. Animé d’une curiosité insatiable, tout l’intéresse. Passionné de musique moderne, il fonde, dès 1938, un club d’audition de disques pour faire connaître ses compositeurs préférés, parmi lesquels celui qu’il place au-dessus de tous, Claude Debussy et son opéra Pelas et Mélisande. Au Devoir et à La Presse, il signe des chroniques sur la musique et sur le cinéma, en plus d’écrire pour la revue Architecture.  

Pour ses fonctions à la Société d’État, il assiste à des festivals prestigieux où il rencontre les plus grands. Charmeur, doué d’un entregent irrésistible, Réal Benoit brille par son érudition. À New York, il réussit à rencontrer Federico Fellini pour une longue entrevue, et Marc Chagall. À Cannes, il se lie d’amitié avec de nombreux réalisateurs, dont François Truffaut, qu’il invite chez lui à Saint-Marc-sur-le-Richelieu. Mondain, tout autant que lucide, il aime cette vie de fête où les cocktails et les soirées clinquantes se succèdent. Il boit, il fume. Sa santé en paiera le prix, il mourra jeune, à 56 ans, en 1972. Derrière cette vie à cent à l’heure, on devine des blessures qui se cachent. Marie Desjardins les traite en filigrane tout au long de son récit. À sa naissance, Réal Benoit a contracté la poliomyélite, et cela l’a laissé infirme. Toute sa vie, il cherche à ce qu’on ne voie pas qu’il boite. Il fera de son handicap sa force, mais il n’est pas dupe. En fait, il sublime son complexe en cherchant à tout prix la reconnaissance. Il a besoin d’être adulé. Son orgueil dissimule ses failles. La soif du succès le tenaille. Au moindre malheur, il croit qu’il est né sous le signe de la malédiction.

Le destin ne l’épargne pas. En 1957, c’est la tragédie : son fils de neuf ans meurt accidentellement. Sidéré, Réal Benoit se terre. Puis, peu à peu, il recommence à s’étourdir dans ses passions. Il a toujours aimé les femmes ; il en aura plusieurs. Marie Desjardins nous les présente avec finesse et discrétion comme autant de chapitres qui scandent sa biographie. Marthe, sa première épouse, avec laquelle il entreprend sur un bateau de fortune un long un voyage jusqu’aux Antilles. Gisèle, l’amoureuse qui sera pour toujours sa confidente fidèle. Andrée, sa grande compagne, psychanalyste. Francine, sa seconde épouse, fille émancipée d’André Laurendeau. Sa sœur… Et toutes les autres, de plus en plus jeunes, qui lui donnent l’impression d’oublier le temps qui le ronge. Il multiplie les aventures pour le plaisir de vivre intensément. Marie Desjardins conclut : « L’écriture fut l’amour de sa vie.» Car son rêve le plus grand, «ce serait d’écrire mieux que n’importe qui». Son premier ouvrage, Nézonpublié en 1945, illustré par Jacques de Tonnancoursurprend par sa fraîcheur et son originalité. Sa fantaisie séduit des critiques. «L’auteur fait voir qu’il sait, d’un trait, ouvrir un petit tableau dans un grand, à la manière des primitifs de la peinture», dit l’un d’eux (1). Ces mots lui plaisent et l’encouragent dans son désir de persévérer. Mais le véritable succès tarde à venir. Son emploi de fonctionnaire lui vole du temps précieux qu’il voudrait consacrer à son œuvre. En 1965, sa pièce de théâtre, Le Marin d’Athènes, remporte le trophée de la Meilleure Création canadienne au Congrès du spectacle.

Après la diffusion sur les ondes de Radio-Canada, les insultes fusent : abominable, malpropre, dégoûtant. Réal Benoit fait scandale. Marie Desjardins cite un journaliste ayant précisé que Benoit avait osé décrire «un homme comme tant d’autres, déçu par son mariage, attiré par l’aventure et réceptif à ses fantasmes». (2) Il sait que son talent choque dans une société qui tarde à se libérer. Il assume sa singularité. En littérature, il ne fera pas comme les autres. Benoit puise dans sa vie le sujet de son unique roman, tout en prenant plaisir à faire de longues phrases et à s’interroger sur la structure du récit. Quelqu’un pour m’écouter est publié en 1964 et reçoit le Grand Prix du livre de Montréal, recevant l’aval de très grands critiques, comme Jean Éthier-Blais. Ce roman ne peut que «combler que les amateurs de bonne littérature» (3) souligne-t-on. Allergique à toute étiquette, Benoit refuse d’être associé au nouveau roman, prétextant qu’il est tout simplement de son temps. Il ne veut faire partie d’aucune école. Un critique lui souhaite «des lecteurs cultivés qui se plaisent à l’originalité déroutante de l’affabulation et du style». (4) Sa personnalité est clivante : on aime ou non ce qu’il écrit. Malgré son succès, une excellente couverture de presse et l’obtention de prix, ses ouvrages restent confidentiels. L’homme s’aigrit. Il se plaint de sa situation, les prix ne le satisfont pas. On lui ouvre les pages littéraires de journaux, mais il ne réussit pas à percer. Sa voix est étouffée dans un Québec sous le joug d’une autorité pesante qui le bride. Il a l’impression qu’on ne le comprend pas. Or les critiques s’acharnent à percer son mystère. « Je suis un lone wolf comme on dit en anglais». (5) Un loup solitaire. Marie Desjardins poursuit : «Il œuvrait seul, à sa façon, ne se réclamant de rien d’autre que de lui-même, de son amour de l’écriture, et de sa formation littéraire non organisée, autodidacte, mais gigantesque.» (6)

Réal Benoit a du mal à se faire entendre à un plus large public. «Je veux écrire comme un fou», dit-il en entrevue. (7) Sa position est néanmoins complexe : il est à l’avant-garde de ses contemporains et en marge de la relève. Nézon est publié trois ans avant le Refus global. Quelqu’un pour m’écouter, un an avant Prochain épisode d’Hubert Aquin. Réal Benoit sera éclipsé par ces géants. Bien qu’il soit un précurseur, il refuse de comprendre les nouveaux auteurs que Francine Laurendeau lui fait connaître. Campé sur ses idées d’esthète, il préfère Debussy aux nouveautés musicales de son époque. Blaise Cendrars, avec qui il a déjà eu une correspondance amicale, reste un modèle. Aucun auteur d’ici ne rivalise avec cette prose. Pétri de contradictions, Réal Benoit, dont la santé est de plus en plus précaire, travaille sans relâche. Infatigable, esclave de ses cigarettes, noyant ses désillusions dans l’alcool, il trouve refuge dans l’écriture. À la fin du livre, Marie Desjardins compile sur plusieurs pages des projets laissés en plan comme des espoirs à jamais perdus.

Biographie sensible et sans complaisance, Réal Benoit, 1916-1972 Lavant-garde est un livre passionnant et bien documenté. L’écriture est limpide, les chapitres suivent un ordre chronologique. Nous découvrons ainsi le parcours d’une vie ancrée dans l’histoire du Québec, pendant les années d’ébullition qui précèdent la Révolution tranquille. Pour sa biographie, Marie Desjardins a rencontré des amis et des proches de Benoit ; leurs témoignages brossent un portrait intime de l’homme. Nous partageons ses peines, ses joies et ses amours, là où Réal Benoit est le plus touchant, le plus vulnérable. Nous comprenons ses batailles pour sortir de l’ombre afin d’être apprécié pour ce qu’il est, un artiste complet. Combats difficiles dans un univers fermé à cette parole qui s’oppose à la conformité de son époque. Et pourtant, sans répit, Benoit aura contribué à faire de la lumière dans cette obscurité.

RÉAL BENOIT 1916-1972 L’avant-garde
Éditions du Cram Web : https://www.prologue.ca/736426-11-livre-Biographies/Real_Benoit___1916-1972_L_avant-garde.html

Collaboration spéciale, Marguerite Paulin.

1) Alain Albert, Le Devoir, in Marie Desjardins, Réal Benoit, 1916-1972 L’avant-garde. Éditions du Cram, p 96.
2) Marie Desjardins, id. p. 223.
3) Marie Desjardins, id. p. 215.
4) Romain Légaré, id. p. 215.
5) Réal Benoit, id. p. 217.
6) Marie Desjardins, id. p. 217.
7) Réal Benoit, id., p. 223.
Las OlasLe Pois Penché
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