Serge Bouchard, L’œuvre du Grand Lièvre Filou

Serge Bouchard est décédé. On perd un raconteur hors du commun. Un anthropologue amoureux fou du Québec.

Sa grande préoccupation : faire connaître la culture des peuples autochtones, la vie des gens simples. C’est un poète aussi. Il pouvait s’émerveiller de la beauté ordinaire de la vie. Né le 27 juillet 1947, il grandira dans une famille modeste pendant que la Révolution tranquille se préparait. Le Québec des années 60. Il était aussi la voix des marginaux. Il a écrit (et ça, c’est curieux) sa thèse de doctorat sur la culture des camionneurs dans le nord du Québec.

L’œuvre du Grand Lièvre Filou

Un après-midi que j’étais a Montréal pour faire des courses, je tombe sur ce petit livre L’œuvre du Grand Lièvre Filou(1). Il parle d’un roman de Leonard Cohen, un roman écrit au milieu des années 60, alors que le jeune auteur n’était pas encore célèbre Les perdants magnifiques. (2) Une sorte de quête mystico-érotique. Dans ce livre, triangle amoureux entre un anglo de Montréal, un Canadien français séparatiste et une autochtone dépossédée qui se disputent une identité. Dans une époque psychédélique (sexe expérimental, pulsions hallucinées, violences spirituelles). Dans ce roman, il y a un anthropologue passionné d’amérindianité. Serge Bouchard fait un constat. Un triangle historique entre le français, l’anglais et l’amérindien, ces trois solitudes. Il sait aussi se moquer de l’espèce humaine. Juste un clin d’œil : « À propos des humains, un très vieux bouleau jaune disait à un très vieux cerisier d’automne : ils ne cherchent plus leur chemin, GPS les guide désormais. » (p. 115)

Vivre, mais pourquoi vivre ?

Apprendre à vivre. Les bêtes en font autant. Vivre pour un monde plus juste. Vivre, mais pourquoi vivre ? Les plaisirs du paradis. Il faut visiter le Québec du nord au sud. Comment répondre ? On pense à Montaigne ; la vie doit être à Soi. (sa visée, son dessein.)  La vie n’est pas une énigme qu’il faudrait résoudre. Ce n’est pas la vie qui doit avoir un sens. C’est le sens qui doit être vécu. Il faut enseigner aux enfants, l’amour de la vie. L’homme est une bête étrange. Il y a aussi la joie . Certains jours, grâce au passage d’une bande d’outardes folles de cris et de battements d’ailes, la joie peut devenir aussi intense que celle qu’on ressent lorsqu’on voit naître un enfant. C’est dans le livre de Jean Désy Du fond de ma cabane (3) que l’auteur fait l’éloge de ce monde oublié (le monde de nos ancêtres, le bonheur chez les plus pauvres). Il y a aussi l’énorme silence du cosmos qui est pénible à supporter. (p. 82) Se rappeler que nous vivons dans un monde sans âme (trop souvent). Plus de pauvres, plus de maringouins, pas de quêteux sur le trottoir. Et cette île qui se nomme Jésus. Cette île devenu Laval, petits domaines privés des rois et reines que nous étions devenus, terrains sur un immense quadrillé (…) Le centre est certainement un centre d’achats, mais lequel ? (p. 150)  On applaudit à cette prise de conscience : « Échec de la forêt, échec de l’agriculture, il ne reste plus qu’a s’amuser sur le terrain de jeu, des citadins en mal de glisse, de festivals. »  (p. 153)

De la nostalgie

Nous aimerions une autre vie (sans Netflix), c’est possible . Une utopie du village global de l’époque de la contre-culture. De la nostalgie comme remède de cheval. Le dîner est le refuge où nous mangerons cette soupe-là, le remède aux frissons de toutes nos solitudes. Pure convivialité, la soupe nous rassemble. (p. 220) Cohen disait dans un poème :  » Quand j’écoute Morente je me sens tout petit, mais pas humilié je vais avec lui à présent. Je sors des ténèbres de ce que je n’ai pu être. » (4)

Il pense à sa jeunesse. C’est un vieillard qui vous parle. C’est un sage qui a sillonné des milliers de kilomètres ce monsieur Bouchard. Associer ce poème de Cohen me semble logique. Ce poème dans son dernier et ultime ouvrage. C’est l’heure de vous remercier. Qu’est-ce qui restera de nous ? Les fondateurs de l’empire, le génie chasseur, l’enfant qui assiste sa mère. Il y a une invocation de rituels. (5) Serge Bouchard est un anthropologue vagabond qui voulait nous réconcilier avec la vie, avec les rêves d’un grand pays bleu en terre d’Amérique.

Notes

(1) Serge Bouchard, L’œuvre du Grand Lièvre Filou, Chroniques parues dans Québec Science 2009-2018. Bibliothèque québécoise BQ 2021 Rééditions.

(2) Il rend hommage à un livre culte de la contre-culture écrit par Leonard Cohen. Réédition Christian Bourgeois Éditeur 2019.

(3) Jean Désy, Du fond de ma cabane, Éloge de la forêt et du sacré, BQ 2021.

(4) Leonard Cohen, The Flame. Édition bilingue Éditions du Seuil Livre de poche 2020.

(5) Michel Onfray, Cosmos, Livre de poche 2017.

Le Pois PenchéLas Olas

Ricardo Langlois

Ricardo Langlois a été animateur, journaliste à la pige et chroniqueur pour Famillerock.com