Série Du beau monde. Snapshot 1 : Mrs Pearson.

Série Du beau monde. Par Aline Apostolska.
« J’ai fini par ne plus m’ennuyer du tout à partir de l’instant où j’ai appris à me souvenir. » Albert Camus — L’étranger
Snapshot 1 : Mrs Pearson

Mrs Pearson pleure à chaudes larmes. Des larmes de désespoir réveillées par un rêve. Pas un cauchemar, non, un rêve, le souvenir, insidieusement remonté à sa mémoire durant la nuit, de ce bel officier de la marine britannique dont elle était amoureuse. You musn’t do that ! It’s something you simply cannot do ! But I did. I was so desperately in love. Desperately comme dans hopelessly, sans issue ? Amoureuse sans retour ? Elle lève les yeux vers le plafond bleu gris de la cuisine. La voilà qui m’engueule. Aujourd’hui comme hier et sans doute comme demain, Mrs Pearson m’engueule. Toujours avec cette diction so british qui découpe les syllabes et que j’adore.

Il est sept heures du matin. J’essaie d’avaler mon petit déjeuner avant d’aller prendre le tube qui me conduira dans cette boutique où je travaille de neuf à six toute la semaine. Je suis certainement rentrée tard la nuit dernière, j’ai forcément tourné la clé avec précaution, j’ai assurément marché dans le long couloir qui mène à ma chambre en veillant à ne pas me prendre les pieds dans les piles de Times jaunis, annotés, découpés, classés depuis son retour des Indes il y a quarante ans. Un mur de papier qui garde la poussière du temps qui passe et dont Mrs Pearson ne veut en aucun cas se défaire. Surtout, ne t’appuie pas dessus ! C’est ma bibliothèque d’Alexandrie qui ne va pas brûler, je mourrai avant elle.

Il est sept heures du matin, c’est la BBC qui l’affirme. Je bois du café, elle du thé et elle m’engueule. Je ne comprends donc rien ? On n’a pas le droit de faire ça, et elle, elle l’a fait. Comme je lève ma tasse sans enlever la petite cuillère, elle fronce les sourcils entre deux larmes. Look at her ! She will put it in her nose. Combien de fois m’a-t-elle dit d’enlever la cuillère avant de boire ?

Mais qu’a-t-elle fait ? La voilà qui prend sa tête dans ses mains soignées alourdies de bagues à cabochons. C’était un dîner officiel. Le gouverneur général lui parlait, il lui avait posé une question. Et elle, elle n’avait pas répondu. Son mari la regardait, rouge de honte, et tous la fixaient, interloqués, et elle ne répondait pas. I was such a bloody fool, absolutely out of my mind ! So desperately in lovecomme dans amoureuse au point de ne penser qu’à cet officier, de ne pas entendre la question du gouverneur. Comme absentée d’elle-même. Ravie, comme dans ravin. Effondrée.

De quel gouverneur parle-t-elle ? Ah ! s’écrit-elle, mais qu’est-ce qu’on vous apprend donc dans votre fameuse école de la république ? J’entends le brin de dédain et je me dis qu’on y apprend bien des choses, mais pas forcément l’ordre de succession des gouverneurs au temps des Indes britanniques. Lord Mountbatten, précise-t-elle, of course ! Who else ? Ben si, je connais ce nom. Mountbatten, c’est pas la fin de la Seconde Guerre mondiale, juste avant l’indépendance de l’Inde ? J’ai même eu un cours sur Gandhi, dis-je fièrement. Ah ! elle crie de plus belle. Gandhi, ce gueux ! Mrs Mountbatten had an affair with him, shame on her !

Je louais une chambre chez elle depuis plusieurs mois, petit déjeuner compris. Le premier matin, alors que j’entrai dans la cuisine avec un sonore Good morning, elle m’avait foudroyée de son regard bleu acier avant de tourner ostensiblement le dos pour augmenter le son. N’entendais-je pas qu’elle écoutait les nouvelles ? Religieusement. Dans un silence religieux. De la même façon qu’elle écrivait toute la journée, des lettres, des journaux intimes. Moi, ça m’arrangeait de me taire. À cette époque-là déjà, je détestais parler avant d’avoir pris mes deux tasses de café noir. Mais si le soir je lui souhaitais Bon appétit, elle répondait que c’était inutile puisqu’on mangeait toujours très bien à sa table, à laquelle je n’avais cependant jamais vu d’autre convive que Denis, son quarantenaire de fils qui vivait avec elle.

Un autre matin, je m’étais retrouvée devant une table de gala dressée juste pour moi. Avec effarement, je regardai l’enfilade de fourchettes à gauche, de couteaux et de cuillères à droite, face tournée vers le haut, à l’anglaise. Toute une argenterie pour manger deux œufs sur le plat et des toasts à la marmelade d’orange ? You must know how to use them, m’expliqua-t-elle, imagine you are invited at Buckingham Palace, you have to know. Et d’ajouter que lorsqu’Elizabeth était venue en Inde, si parfaitement belle et élégante, elle savait utiliser tous ces couverts. La probabilité que ça ne puisse jamais m’arriver à moi était secondaire. Les matins de Mrs Pearson étaient intenses. À quelle heure se levait-elle donc pour ainsi sembler avoir déjà vécu toute une journée alors que le soleil filtrait à peine par les fenêtres qui donnaient sur les allées touffues de Hyde Park, par-delà l’imposante Old Brompton Road ?  

Je me lève, laissant Mrs Pearson à sa journée qui s’annonce lestée de souvenirs, voire de regrets. Une de plus. Quid du bel officier évoqué ? Je n’en saurai jamais rien. Mrs Pearson recroqueville son frêle corps dans son peignoir de soie élimée et enfouit la tête dans ses longues mains embijoutées dès le réveil. Avant de quitter son vaste appartement victorien, je jette un œil sur le miroir indien qui orne l’entrée et remet du rouge à lèvres rouge cerise qui rehausse le chic de mon chemisier blanc et de mon tailleur cintré. Le chat vient se frotter contre mes bas nylon et je le repousse d’un coup dans les côtes.

La semaine précédente, je cachai un bouquet de fleurs derrière mon dos en attendant que Mrs Pearson vienne ouvrir, ce qu’elle fit avec un regard furibond. Why the hell are you ringing ? You’ve lost your keys haven’t you ? Je lui tendis mon bouquet avec un joyeux Happy Birthday. Mrs Pearson s’en saisit et se précipita vers la première poubelle où elle le jeta avec force dépit. My cat eats them, don’t you ever offer me flowers ! Outrée je lui tournai le dos et m’enfermai dans ma chambre, à la porte de laquelle elle vint bientôt toquer avec, en guise d’excuses, un verre d’eggnog très chargé en scotch, sa boisson préférée. Boire un eggnog au début mai, ça n’effrayait pas Mrs Pearson. Elle affirmait que ça me remettrait les idées en place depuis que, munie d’un pendule qui tournait puis s’arrêtait obstinément au-dessus de mon pouce levé, elle avait diagnostiqué que mon cerveau ne fonctionnait pas. Look at this, your brain doesn’t work. Mon anniversaire tombant deux jours après le sien, j’avais néanmoins trouvé sur la commode de ma grande chambre meublée comme celle d’une princesse consort, où le chat n’avait pas droit d’entrer, un imposant bouquet de dix-neuf roses, roses. En y repensant ce matin-là, j’envoyais un second coup de pied au sournois félin obèse avant de quitter l’appartement.

En face de l’immeuble se trouvait la Cinémathèque française, celle-là même où j’avais trouvé l’annonce pour la chambre. Un frais soleil printanier illuminait Londres. Je décidai de marcher jusqu’à la boutique de mode française située à plusieurs kilomètres, sur New Bond Street. Deux mois après ma fuite à Londres, j’avais fini par prévenir mon père et il s’était débrouillé pour me trouver ce job de vendeuse chic. Mes escarpins dans mon sac, j’enfilai mes ballerines et m’élançai d’un bon pas.

La Tamise pendant les années 80

Je connaissais Londres sur le bout des pieds, ne cessant de la sillonner dans tous les sens. J’aimais tout particulièrement longer la Tamise des cossues banlieues de l’ouest jusqu’aux plus mal famés quartiers des docks de l’est. La Grande-Bretagne avait rejoint l’Union européenne huit ans auparavant après que le peuple français l’avait acceptée par référendum. Londres ne présentait aucun signe de l’effervescente City financière et multiculturelle qu’elle deviendrait dans les late nineties. Au tournant des eighties, le thatcherisme flamboyant avait creusé un gouffre d’injustices et de violences entre les classes sociales, ce qu’une ballade d’une partie de la capitale anglaise à l’autre révélait cruellement. Invitée à diner par une de mes collègues de la boutique qui vivait en colocation, une situation extrêmement rare à Paris, dans une typique cité populaire de l’est, pour la première fois de ma vie j’avais eu vraiment peur en me retrouvant, à la sortie du tube, face à une bande de punks désœuvrés et saouls qui m’avaient poursuivie avec moult gestes et invectives obscènes. Racontant mon escapade à Mrs Pearson, elle se mit à hurler en me couvrant d’injures. Bloody you ! There’s nothing to see there, this is not England ! Et de m’organiser aussitôt une visite du château de Windsor, en autobus climatisé avec guide francophone.

J’avais rencontré Londres à douze ans, lorsque mon père, pour m’aider à apprendre la langue, m’avait envoyée dans une famille dans le Sussex pour les vacances de Noël. Je ne comprenais rien et passais quinze jours à engloutir des boîtes de chocolates & toffees Quality Street. Malgré les bombes de l’Ira contre lesquelles on me mettait en garde, j’avais pris le train seule et avais arpenté Londres pour la première fois, ce que j’ai fait plusieurs fois par la suite, à différentes époques, voyant la ville changer sans jamais perdre sa singularité ni son profond impact sur moi. Alors, au début de 1980, à la recherche d’un abri pour mon esprit et mon âme, j’avais instinctivement pris le train, le bateau puis le train pour m’y réfugier. Sans rien dire à personne. J’ai toujours adoré Londres et si je n’avais pas été Parisienne, j’aurais aimé être Londonienne. Vivre à Montréal est pour moi une manière d’être un peu les deux.

Un an auparavant, quelques semaines avant mon dix-huitième anniversaire, ma mère nous avait quittés. Abandonnés sans un mot. Desperately in love, ailleurs.  Néanmoins, j’avais passé mon bac brillamment. Le proviseur de mon lycée réputé m’avait convoquée dans son bureau à lambris. Admiratif de mes résultats et las me voir arriver au lycée accompagnée par la police qui m’avait arrêtée pour trafic de drogue. Vous ne m’impressionnez guère, savez-vous ? Vous pouvez bien débarquer en panier en salade, je ne vous renverrai jamais. Vous êtes brillante, mais vulnérable (en carence affective avait dit le juge pour enfants). Vous avez tellement de flèches dans votre carquois que vous risquez de passer votre vie à les envoyer dans tous les sens. Visionnaire le proviseur. Lui possédait la solution, qu’il m’exposait. Hypokhâgne, khâgne, École normale, c’était la voie royale et elle était à ma portée. À condition que je ne quitte pas son lycée. J’avais essayé. C’était passionnant à vrai dire, mais je m’ennuyais et m’ennuyer n’est pas à ma portée. Pour certains, ennui rime avec stabilité, mais chez moi l’ennui, comme une fièvre, enflamme mon intranquilité consubstantielle. Alors un matin après les fêtes de fin d’année, j’avais pris le train, puis le bateau, puis le train pour me réfugier à Londres, sans rien dire à personne.

Après six mois à vivre chez elle, en juillet 1980, à la table du petit déjeuner, j’annonçai à Mrs Pearson que j’allais rentrer à Paris.. Elle baissa la tête, sans m’engueuler. Elle se résolut à chercher une autre locataire. Un soir, en rentrant, je l’entendis m’appeler dans le salon. Une jeune femme s’y trouvait. Maigre et grande, très grande. Les jambes croisées et ponctuant ses paroles de ses mains soignées, Mrs Pearson me fit asseoir puis ordonna à la jeune femme de se lever. Celle-ci s’exécuta, gauche et mal à l’aise. You see ? dit Mrs Pearson en s’adressant à moi sans la regarder. She cannot wear normal clothes, she cannot sleep in a normal bed, she cannot sit at a normal table. She couldn’t even dance with a normal man. She’s a giant monster. Je ravalai ma salive, estomaquée. La jeune femme regardait ses chaussures, pointure 44 au bas mot. And do you know where she comes from? poursuivit Mrs Pearson. Rhodesia ! Rhodesia ! She grew up with negros, can you only imagine that ? La jeune femme ramassa son sac et partit. I would have imagined that she would leave sooner, conclut MrsPearson, I am not a charity. J’avais prévu de passer la soirée dans ma chambre, mais je me ravisai et sortis, courant dans les rues jusqu’à un restaurant indien. Mrs Pearson exécrait la nourriture indienne et moi, qui venais de la découvrir, je l’adorais. Si elle savait ! Quelques nuits auparavant, après une soirée arrosée dans un pub, j’avais invité Leroy, mon collègue jamaïcain que toutes les filles de la boutique convoitaient. Je riais tant que je manquais de m’étouffer avec mon nan en imaginant que Mrs Pearson ait pu le trouver tout nu dans sa salle de bain au milieu de la nuit. Can you only imagine that ?

Peu de temps avant mon départ pour la France, Mrs Pearson me proposa une escapade dans la campagne anglaise pour découvrir des écluses sur la Tamise. Son fils nous conduirait. J’acceptai. Sur place, elle décréta qu’elle ne pouvait pas marcher et que son fils me ferait visiter. Nous partîmes côte à côte, et j’entendis pour la première fois ou presque, sa voix. Rouge comme une tomate, il bredouilla qu’il me trouvait belle et fascinante et voulait me proposer le mariage. L’estomac noué, je remarquai qu’il tremblait un peu et décidai donc de lui dire que j’allais y penser. Jamais trajet ne me parut si long. Mrs Pearson me jetait des coups d’œil dans le rétroviseur avec un petit rictus qui ne faisait que décupler ma colère. Ce piège minable était le sien, bien évidemment, et son fils et moi en étions pareillement victimes. J’allais dormir plusieurs jours chez mon amie Sue, dans sa cité infestée de punks et puis deux jours avant de quitter Londres, je rentrai sur Old Bromptonroad. C’était comme si j’avais traversé plusieurs couches de sédimentation sociologique.

À la table du petit déjeuner, Mrs Pearson ne jouait plus. Elle avait compris. Je n’épouserai pas Denis. Ni lui ni personne d’ailleurs. You are brilliant but so vulnerable,plaida-t-elle, I wanted to offer you security. Combien de fois encore allais-je entendre cette phrase ? Jamais de la bouche de ma mère en tout cas.

Je vais devenir journaliste et écrivaine, lui dis-je en levant ma tasse de café avec la cuillère dedans. Elle me sourit. Un vrai sourire affectueux. Tu as raison, me dit-elle, puis elle retira une de ses bagues à cabochon et me l’offrit. Je rentrai à Paris et retournai vivre chez mon père pour quelque temps. Je repris mes études à l’université. J’ai passé ma vie à envoyer des flèches dans tous les sens, jusqu’à l’autre bout du monde. Je ne me suis pas ennuyée.

Mais j’ai perdu la bague.

 

Le Pluvier

Aline Apostolska

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com