Série du beau monde. Snapshot 2 : Albert.

Série Du beau monde, Snapshot 2 : Albert.  Par Aline Apostolska.

Albert sort de sa chambre et se laisse tomber dans le fauteuil en face de moi. Las.

Nu. Nous en sommes parvenus à ce degré d’intimité qu’il quitte le lit où il a laissé son amant pour venir discuter avec moi dans son salon, nu.

Il est trois heures du matin, je ne suis pas fraîche non plus. Au Palace, Donna Summer, Prince, Eurythmics, Bowie, Police, mais aussi Indochine, Goldman, Cabrel ou Balavoine, et bien sûr Elton John m’ont fait dansé toute la nuit. 1983 : I’m still standing jusqu’au bout de la nuit, plusieurs nuits par semaine. Après avoir attendu en vain un taxi, je me suis décidée à appeler mon ami avant de marcher jusqu’à chez lui. De la rue du Faubourg Montmartre à la rue Myrha, dans le quartier de la Goutte d’or, ça fait une trotte, mais c’est mieux que de parcourir Paris pour rentrer chez moi rue Chapon, à côté de Beaubourg. J’imagine que la température était clémente et que j’avais enlevé mes talons.

La plupart du temps, j’allais aux Bains Douches, situés à deux cent cinquante mètres de chez moi. Ça aurait été plus pratique, évidemment, ça m’aurait évité de traverser Paris, mais c’est sans compter sur le fait que traverser Paris la nuit m’a toujours été un enchantement. Et ça reste une histoire sans fin. Ça fait longtemps maintenant que je ne vis plus à Paris, mais dès que j’y reviens, je retrouve instantanément tous mes repères, toutes mes habitudes. Je me remets à marcher dans tous les sens dans cette ville que je connais par cœur, d’un bout à l’autre, et qui demeure toujours et jamais la même. Paris reste pour moi une faim sans fin.

Je suis affamée, Albert aussi. Nous voilà dans la cuisine. D’abord il prépare du thé.

Il boit quotidiennement des litres de thé, puis propose des plats africains que prépare Abibatou dans son minuscule resto en bas de chez lui. Fufu de banane, dambou, bonava, tiep bou dien. Des délices exotiques pour les férus de gastronomie française et italienne que nous sommes. Des plats devenus familiers depuis qu’Albert vit dans ce quartier multiethnique, surtout maghrébin et noir africain, qui constitue un des visages de Paris et auquel les termes de terrorisme islamiste ou de grand remplacement ne sont pas encore systématiquement associés. En 1983, on dit Barbès coloré, animé, bondé de bruits et d’odeurs que nous ne trouvions que festifs et délicieux. D’aucuns, comme Jean-Marie Le Pen et ses sbires, jouaient déjà les oiseaux de malheur, ils essayaient, mais François Mitterrand, avec son insurpassable sens stratégique, parvenait à les neutraliser.

En fiers et actifs représentants de la Génération Mitterrand, Albert et moi, et tous nos amis, avions fêté place de la Bastille le 10 mai 1981. Nous venions d’avoir vingt ans et avions voté pour la première fois. Nous avions élu le premier président socialiste de l’histoire de la République française. Nous étions fiers, fallait nous voir, touchés par la grâce, convaincus, portés par la foi béate de lendemains qui chanteraient fort, libre, brillant, original et créatif. Notre avenir nous attendait les bras ouverts, un grand sourire bienveillant aux lèvres. Nous irions, conquérants, par ces chemins pavés de pétales de roses rouges qui n’étaient pas de plastique, mais qui jamais, ô grand jamais, ne se faneraient. Comment un tel engouement, un tel enthousiasme, une si absolue conviction pourraient-ils jamais déchanter ? Cette seule perspective était tout simplement inaccessible à nos yeux de chair. De 1981 à 1984, nous avons vécu en lévitation, pompés à bloc d’idéaux magnifiques, aussi hallucinants que les puffs de poppers dont Albert abusait d’ailleurs dans les backrooms des clubs gays qui avaient fleuri comme des champignons dans la nuit de Paname. Il suffisait de se convertir à la baise obligatoire et débridée, loin, très loin de la moindre préoccupation de consentement, de s’initier à l’art contemporain, à la culture scientifique, à la vénération de tout ce qui enterrerait les ors de la royale France d’antan, de porter des épaulettes qui vous donnaient aussitôt de la carrure, de vénérer Agnès B, Comme des garçons, Yamamoto, Jean-Paul Gaultier, et bientôt Madonna, et tout irait bien. Génération nouvelle, libre, impertinente, flyée. Intelligente. Génération nouvelle, idées nouvelles, visions inédites, audaces illimitées. De toute façon, Tonton Mitterrand nous protègerait de tout, et de tous. Lui et Jack Lang, eux, comprenaient la jeunesse. Baby alone in Babylone chantait pourtant Gainsbourg. On ne se méfiait pas. On n’avait pas la tête à ça.

Rien en 1983, dans l’antre alchimique qu’était Paris, ne nous obligeait encore à ouvrir les yeux. À prendre brutalement conscience que nous étions de fait en plein mirage. Jamais nous n’aurions cru que nous étions déjà la génération sida, que bientôt, très bientôt, nous surnagerions au milieu de cadavres tachetés, d’hécatombes qui révéleraient des tombereaux de pensées puantes et de paroles traitresses de la part de ceux-là mêmes qui avaient clamé que l’important c’était la rose pour finalement se torcher avec. Jamais nous n’aurions cru en cet inimitable cynisme de la gauche caviar. En 1983, nous étions à l’orée d’un cimetière et nous le prenions encore pour un grand et formidable party d’Halloween.

Dans la cuisine d’Albert, cette nuit-là, nous avions juste faim. Son amant nous a rejoint, nu lui aussi. Sur sa belle peau noire, la sueur séchée dessinait une myriade de lentigos scintillants. Les plats étaient épicés, mais la chaleur qui m’envahit n’avait rien à voir avec ça. Je mangeai en silence puis remit mes talons. Un taxi me ramènerait chez moi où m’attendait ma chatte Cassiopée, offerte par Albert. Je dormirai trois heures puis je me rendrai à mon bureau, dans ce département du ministère de la Culture qui bientôt donnerait naissance à la Cité des Sciences de la Villette. Sous mon savant maquillage au blanc de Chanel, ma poudre Guerlain et mon rouge très rouge, on ne verrait pas la fatigue qui pointait déjà. Une fatigue à venir. Si quelqu’un à ce moment-là avait osé me dire que sept ans plus tard je m’emmerderai à Paris, je l’aurai agoni d’injures. La simple perspective d’associer ces quatre mots — m’emmerder à Paris — ne m’était pas plus imaginable que tout le reste. Tout le reste qui pourtant arriva, au rythme d’une chevauchée sauvage, au-delà de toute imagination.

Like a virgin, on s’est fait niquer. On en a redemandé. À la fin du mois d’avril 1988, alors que je me trouve à la clinique où je viens d’accoucher, je donne procuration à une amie pour m’assurer que ma voix s’ajoutera à celles de tous mes amis en faveur de Mitterrand. Il fallait continuer à y croire. Pareil en 1995, puis, évidemment en 2002. Et tout au long des décennies jusqu’à François Hollande. Perso, c’est là que j’ai décroché, je n’ai plus voté. Quand j’ai dit à mon père que Hollande proposait le même programme économique que Sarkozy et que j’en avais marre de voter par défaut, j’ai bien cru qu’il allait me virer de table sans dessert. La vérité c’est que, comme depuis 2014 je vote aussi au Canada, je continue à le faire pour les sociodémocrates d’ici. En y pensant, je me suis rendu compte que tous mes amis français, ainsi que leurs parents, tout comme ma propre famille, ont toujours voté socialiste, jusqu’à la nausée.

Même scolarité, même origine sociale, même vision du monde, mêmes métiers, dans les médias, l’éducation ou la culture, ou apparentés. Génération nouvelle, libre, impertinente, flyée. Intelligente. Critique, intransigeante, et déçue. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour garder ses idéaux ? Une génération d’adulescents flamboyants, et surtout acerbes. Une génération née entre la fin des années 50 et le milieu des années 60 que les sociologues disent dotée d’esprit tranchant et de parole qui tue. On ne nous la fait pas. On n’en laisse pas passer une. Certes on garde jeunesse de pensée et de corps, mais on n’en laisse pas passer une.

Ainsi, quand certains s’étonnent qu’Albert vive dans ce quartier de bougnoules et de blackos, tout à côté de chez Tati, il rétorque que ses parents lui ont offert cet appartement-là, là, non pas qu’ils n’aient pu en acheter un ailleurs dans la capitale, mais par goût pour la bigarrure de Paris. Comme beaucoup de métropoles, Paris est une cohabitation de villages autarciques avec peu de liens entre eux. Nous, nous voyions Barbès comme un quartier sympa peuplé de Français. Pas de Français issus de l’immigration. De Français, point barre. Le grand-père paternel d’Albert avait immigré d’Italie. Le père d’Albert était devenu ingénieur et avait créé sa propre société en expansion constante. Sa mère travaillait avec son père. Albert était fils unique, un Français de troisième génération. Une multitude de nos amis étaient dans ce cas de figure. Moi-même, Française de deuxième génération. Circulez y’a rien à voir. Nous n’en parlions jamais. Point barre.

Les Français, ils viennent de Beauce ou de Bourgogne, mais aussi d’Italie, du Portugal, du Chili, de Russie, de Tchécoslovaquie, de Cuba, de Pologne, du Vietnam, du Cambodge, d’Argentine, d’Espagne, du Portugal, de Russie, de Grèce, de Yougoslavie comme des États-Unis, du Liban, d’Angleterre ou de Belgique… Tous ne sont certes pas logés à la même enseigne. Certains, la majorité, sont parfaitement intégrés, fondus dans la masse, assimilés. Et puis, il y a les autres. Par exemple, il y a Mme G., notre corpulente prof de maths, qui envoie notre ami Mustapha se laver les mains puis, à son retour, lui dit qu’elles sont toujours marron, ses mains, il faudrait vraiment qu’il apprenne à les décrasser. La nuque de Mustaph ploie sous le choc, mais Alain, Philippe, Patrice, Corinne et moi on ourdit des plans pour faire chuter Mme G. dans les escaliers dont elle ne se relèverait jamais.

En cette année 1983, Albert lui, vit au pied des escaliers de la Butte Montmartre. C’est la France coloniale, mettons qu’on peut résumer ça comme ça. Et plus on monte, plus on s’éloigne des bruits et des odeurs d’ailleurs pour retrouver la bourgeoisie parisienne, blanche, cultivée, légendarisée par les chansonniers et les peintres. Jamais, à cette époque, en montant la longue volée de marches blanches vers le Sacré-Cœur, ou en fréquentant les troquets dans les rues en pente ou sur les placettes, je n’ai pensé en ces termes. Albert non plus. Montmartre, c’est Montmartre, dans sa multiplicité. C’est la France. Point barre.

Albert et moi avons le même âge, et une forme innée d’affinités électives qui vont jusqu’au partage tacite d’une identique vision du monde ainsi que de la manière dont il faut vivre sa vie. Albert a en plus ce que je n’ai pas du tout, des parents dont la vie tourne autour de la sienne, à l’écoute, présents, stables, encourageants, cultivés. Financièrement à l’aise. Suffisamment, en tout cas, pour qu’Albert entre dans la vie sans se poser aucune question de survie et n’ait besoin de partager cet héritage avec personne. Sauf qu’il partage, Albert, beaucoup, avec sa générosité d’enfant unique et son altérité humaniste. Son sens de l’amitié.

La nôtre s’est nouée en 1975.

Nous avons quatorze ans. Nous sommes dans la même classe de quatrième ce qui, dans la scolarité québécoise, correspond au secondaire 3. Au collège, je suis populaire. Je suis aux prises avec les histoires folles de mes parents, mais en contrepartie, il faut rappeler que la solitude a pour corollaire la liberté, elle-même synonyme d’inconformité. Je suis sportive, je fais du théâtre, j’ai beaucoup d’amis, surtout des garçons en fait, avec lesquels je joue au foot et au basket, mais qui progressivement, à mon grand dam, connaissent des émois et éprouvent des sentiments devant la fulgurante métamorphose de mon long et maigre corps androgyne en celui de Betty Boop. J’exècre cette transformation, elle m’insupporte et me complexe, et à part ma meilleure amie Corinne (tu te rends compte que ça fait cinquante ans que nous nous souhaitons nos anniversaires, m’a-t-elle écrit l’autre jour), je n’aime pas la compagnie des filles, leur univers riquiqui centré sur les garçons et leurs effets sur eux, leurs stratégies, leurs mesquineries, leurs jalousies, leurs petits arrangements. Plus jeune, je préférais la cime des arbres aux Barbies, et à quatorze ans, je préfère faire du sport avec mes copains.

Robert, un garçon de la classe me suit presque tous les après-midi sur le chemin du retour. Robert, on n’entend jamais sa voix. On sait juste qu’il est le meilleur ami d’Albert. Albert et Robert, ils vont par deux, sont toujours ensemble, même taille, même gabarit, deux fils uniques, l’un d’origine italienne, l’autre d’origine espagnole. Mais voici que depuis quelque temps, Robert laisse Albert au coin de sa rue et poursuit le chemin derrière moi.. Un jour, il m’aborde. Il a un conseil à me demander. Dans une question emberlificotée, il explique qu’il n’a pas compris un texte que nous étudions en français. J’essaie de lui répondre bien que je n’ai pas vraiment compris sa question. Et pour cause. Ce n’est qu’un prétexte pour me parler d’autre chose. D’Albert en l’occurrence. Avec un air contrit, mi-offusqué mi-compassionnel, il me laisse entendre qu’il ne peut plus être ami avec son meilleur ami d’enfance. Ce serait, me dit-il, contre nature et contre son éducation, contre ses convictions et celles de sa famille. Il précise que lui n’est pas comme ça et il ne voudrait surtout pas qu’on croie qu’il l’ait parce qu’il est ami avec Albert. Et donc il décide de ne plus être ami avec Albert. Qu’en pensai-je ? Beaucoup de mal à vrai dire. À cette époque-là déjà, et sans doute depuis toujours sans en avoir conscience, j’ai en horreur les conventions normatives, les idées reçues, le qu’en dira-t-on. Elle me vient directement de mes parents — il faut rendre à César… Je ne suis que conforme à l’inconformité de mes parents.

Le lendemain, j’aborde Albert pour la première fois. Je lui raconte d’emblée la trahison de son ami et lui dit qu’il n’a rien à craindre de ma part. Où avais-je la tête que je n’avais jamais remarqué auparavant que plusieurs élèves, surtout des garçons, mais aussi des filles, se moquent ostensiblement de lui, l’imitant avec une gestuelle efféminée (qu’il n’a pas), des mimiques (qu’il n’a pas), une voix haute perchée (au contraire de la sienne). Alors je me mets au milieu de la classe, debout devant le bureau du prof et avant que celui-ci n’arrive, je clame haut et fort qu’ils sont stupides et que j’irai voir la directrice si j’entends encore des moqueries. Robert regarde le bout de ses baskets, Albert en reste abasourdi et à vrai dire moi aussi. C’est sorti tout seul. Ma gang fait bloc autour de moi, et comme nous constituons les éléments dominants de la classe, le reste des élèves se tait, même s’ils ont certainement continué à mener la vie dure à Albert en dehors de l’école. Tu m’a sauvé, me dit-il. Je trouve qu’il exagère.

Ainsi naît notre amitié. Nous grandissons et nous déployons, jamais très loin l’un de l’autre. Albert change de physique, se déploie, fait des études de droit, lit le New York Times tous les jours. Il est toujours partant. Moi aussi. Ses parents sont certains que nous nous marierons (et après tout, me dit Albert un jour, on pourrait bien le faire, on aurait la paix, toi comme moi…). Ils n’apprendront l’homosexualité de leur fils unique que plusieurs décennies plus tard et son père ne le prendra pas. Nous faisons le tour des grandes tables (grâce à lui), le tour des salles et festivals de danse (grâce à moi), l’Europe de long en large et en travers (grâce à ses parents qui lui offrent une voiture), le tour des boîtes de nuit parisiennes (mais pas les mêmes). En 1983, dans sa cuisine, nous étions sur le high, certains que notre vie serait toujours magique et intéressante et puis l’homosexualité venait tout juste d’être dépénalisée, ça ne pouvait que continuer à très bien aller. Nous pensions que nous serions invincibles. Que la France était le plus beau pays du monde et Paris son fleuron. Que nous serions toujours amis.

Nous aimons notamment la côte dalmate où ma mère s’était remariée. Si la France est le plus beau pays du monde, l’île de Hvar, elle, est la déesse des îles de la Méditerranée. Nous y allons ensemble, ou séparément, ça dépend. En ce mois de juin 1991, je me rends sur l’île de Hvar pour aller chercher mon fils que j’ai laissé avec ma mère pendant un mois, avec ma chatte Cassiopée, offerte par Albert (Cassiopée est la constellation au-dessus de Paris). Ça va mal dans la région, la Yougoslavie craque par toutes ses coutures rapiécées. Il y a eu la première guerre du Golfe et maintenant il y a cette horreur qui sourd et gronde et menace, au cœur de l’Europe. Je n’imagine pas que ces peuples qui vivent soudés collés serrés ensemble vont se séparer, et encore moins s’entre massacrer entre frères, amis, voisins. L’histoire de l’humanité n’est qu’une longue suite d’entre massacres entre frères, amis et voisins, mais je n’y crois pas. Personne n’y croit. On n’apprend rien de l’histoire, ou si peu.

Je suis à Hvar, à me baigner dans ce paradis qu’est cette île et ses environs, tellement heureuse et radieuse de partager des moments parfaits avec mon fils, mes amis, ma grande amie Tanja notamment (tu te rends compte que ça fait quarante-cinq ans qu’on se souhaite nos anniversaires, m’a-t-elle dit récemment). Tout est parfaitement parfait et puis un matin, Albert appelle. La BBC a annoncé que les troupes croates se préparent contre une offensive serbe, sur la côte dalmate cette fois. Des mouvements de troupes ont été observés. Des armes livrées. La fermeture des frontières est imminente. Je l’écoute. Je suis sur le balcon vénitien du 16e de ma mère devant le bleu iridescent de l’Adriatique tandis que mon fils joue aux petites voitures au pied du grenadier. J’écoute Albert, mais ne comprends pas ce qu’il dit. De toute façon, on rentre la semaine prochaine, lui dis-je, pas de panique. Mais si, panique. Si la BBC le dit c’est que c’est la panique. J’arrive, conclut il et il raccroche.

Le surlendemain, il est là. Je dis à mes amis de Hvar que la guerre est là, que c’est grave. Mais bien sûr, me disent-ils hilares, tu nous enverras des conserves. Nous laissons Cassiopée qui est quasiment retournée à l’état de chasseresse sauvage. Nous fuyons, mon fils et moi. Albert conduit. D’une traite et sans autre arrêt que ceux du ravitaillement en essence, il suit consciencieusement la route en lacets qui surplombe la mer jusqu’à la frontière italienne. 390 km entre Split et Venise, d’une route hallucinante de beauté et de danger surnommée la route de la mort. Nous montons vers le nord, croisant les soldats qui descendent vers le sud. Nous croisons des camions, des armes, des figures figées et des colonnes de femmes et d’enfants qui marchent. La frontière entre la Croatie et la Slovénie se ferme derrière nous. À la frontière italienne, c’est pire, il nous faut brandir nos passeports français pour qu’ils nous laissent passer avant de fermer la porte sur le monde perdu que nous laissons derrière nous.

À Venise, nous mangeons chez Florian et dormons au Palazzo Veneziano qui donne sur le grand canal. C’est surréaliste. Le lendemain, Albert nous conduit jusqu’à l’aéroport de Milan et nous paie un vol Alitalia pour Paris. Je rembourserai plus tard, lorsque je serai en sécurité en France. Il me confie les clés de son appartement de la rue Myrha et nous met dans l’avion. J’ai pas envie de rentrer, me dit-il, j’avais prévu de faire un tour jusqu’aux Pays-Bas. Ainsi, mon fils et moi atterrissons à Paris, comme si de rien n’était. De la fenêtre d’Albert, on regarde la Butte Montmartre, dont les pieds trempent dans les relents de la France coloniale. Mon fils de trois ans adore le foufoubatou, le foufou banane d’Abibatou. Faut dire que sa première gardienne était Iranienne, suivie par une Marocaine. Il a le goût des ailleurs. Une semaine plus tard, lui et moi partons pour l’Égypte, deux mois plus tard nous déménageons à Orléans où je commence un nouveau travail. C’est surréaliste. Albert nous a sauvés.

Six mois plus tard, je vis à Orléans. La police appelle et prononce le nom de ma mère. Est-ce que je connais cette femme ? Est-ce que je vais la recueillir chez moi ? Son mari marin et elle ont fui l’île de Hvar sur un voilier, ont rejoint la Grèce puis remonté la côte amalfitaine jusqu’à la Sardaigne puis Juan-les-Pins. Ils ont failli couler dans le port de Juan-les-Pins, à leur arrivée. La police française les a remorqués puis finalement mis dans le train vers chez moi. Ma mère arrive, détrempée, épuisée, lessivée par ce voyage à fond de cale. Mais elle a fait un beau voyage, dit-elle, une odyssée exceptionnelle. Nous voilà tous sauvés. C’est surréaliste.

Seule Cassiopée manque à l’appel. Cassiopée n’a pas apprécié le bateau. Sur l’île de Corfou, elle a disparu. Elle s’est sauvée.

Crédit de la photo principale :  Cécile Rouède.
Le PluvierMains Libres

Aline Apostolska

Parisienne devenue Montréalaise en 1999, Aline Apostolska est journaliste culturelle ( Radio-Canada, La Presse… ) et romancière, passionnée par la découverte des autres et de l’ailleurs (Crédit photo: Martin Moreira). http://www.alineapostolska.com